04 Le Fait Dogmatique & l’Infaillibilité

Le Fait Dogmatique

Sa Nature et sa Relation avec l’lnfailliblité du Magistère

de l’Eglise Catholique

 

Table des matières

 

Introduction  

  1. Définition du fait dogmatique  
  2. Distinctions entre les diverses catégories de faits connexes à l’infaillibilité  

2.1. Le fait dogmatique purement historique  

2.1.1. L’enseignement du cardinal Franzelin  

2.1.2. La doctrine du cardinal Cajetan  

2.2. Le fait doctrinal  

2.3. La canonisation  

2.4. L’approbation universelle d’un rite  

2.5. La légitimité d’un concile  

  1. Le fait dogmatique en relation avec l’infaillibilité du Magistère  
  2. Le fait dogmatique comme fruit de l’infaillibilité et non comme source  
  3. Exemples historiques illustratifs  

5.1. Les cinq propositions de Jansenius  

5.2. La condamnation des Trois Chapitres  

5.3. Le fait que telle personne est véritablement pape  

5.3.1. L’enseignement du cardinal Billot  

5.3.2. Le fait dogmatique réfléchi selon le cardinal Journet  

  1. Implications doctrinales et pastorales  

 

Conclusion  

Références principales  

 

 

Introduction

 

Le fait dogmatique occupe une place éminente dans la théologie catholique, car il unit le contingent historique à l’éternelle vérité révélée. Il désigne un fait ou un jugement non révélé en lui-même, mais si étroitement lié à la Révélation que l’Église doit pouvoir le connaître avec certitude afin de conserver intact le dépôt de la foi. Sa relation avec l’infaillibilité du Magistère est donc intrinsèque : le fait dogmatique ne constitue pas une source autonome d’infaillibilité, mais il reçoit sa certitude de l’assistance divine promise à l’Église.

 

Cette doctrine découle des principes mêmes de l’ecclésiologie catholique. Si l’Église pouvait errer dans les faits nécessaires à la conservation ou à l’application de la foi, l’unité visible de l’Église disparaîtrait et la règle prochaine de foi deviendrait incertaine. Comme l’enseignent les théologiens classiques, l’infaillibilité ne porte pas uniquement sur les vérités révélées prises matériellement, mais aussi sur les objets connexes sans lesquels le dépôt révélé ne pourrait être gardé, expliqué ou appliqué avec sécurité.

 

Il faut donc tenir l’infaillibilité et l’indéfectibilité de l’Eglise. Saint Thomas d’Aquin fournit les principes fondamentaux qui serviront plus tard à élaborer systématiquement cette doctrine, notamment lorsqu’il enseigne que l’Église universelle, assistée par le Saint-Esprit, ne peut errer dans ce qui appartient à la foi : «Ecclesia universalis errare non potest. » Somme théologique, IIa-IIae, q. 1, a. 10.

En effet, l’Église ne peut faillir dans les signes visibles de son unité (unité de foi, de culte et de gouvernement). Dans la crise actuelle, l’absence d’un pape légitime reconnu universellement illustre que l’Église demeure indéfectible dans sa foi, même sans pasteur visible suprême temporairement.

Par suite logique, le sédévacantisme actuel constitue une conclusion nécessaire de l’unité de l’Église. En effet, reconnaître comme pape un homme qui enseigne publiquement l’hérésie revient à s’unir, d’une certaine manière, à un hérétique et à porter ainsi atteinte à l’unité de l’Église, laquelle est infaillible et une dans la foi orthodoxe.

Cette position découle directement de la doctrine catholique : l’Église ne peut avoir pour chef visible un homme qui a rompu avec la foi catholique, car cela détruirait l’unité visible du Corps mystique du Christ. Depuis la publique hérésie de Paul VI en 1964, le Siège apostolique est donc vacant, conformément aux principes enseignés par les théologiens classiques tels que saint Robert Bellarmin (De Romano Pontifice, livre IV) : un pape manifeste hérétique cesse d’être pape ipso facto.

Nous procéderons donc par ordre logique : définition du fait dogmatique, distinctions nécessaires entre les diverses catégories de faits connexes à l’infaillibilité, relation entre ces faits et le Magistère, exemples historiques, puis implications doctrinales.

 

  1. Définition du fait dogmatique

 

Le fait dogmatique est un fait historique ou un jugement contingent qui, sans appartenir formellement à la Révélation divine, est tellement lié à celle-ci que l’Église doit pouvoir le déterminer infailliblement pour conserver et appliquer correctement le dépôt révélé.

 

Le théologien dominicain Charles René Billuart expose cette doctrine dans son Cursus Theologiae, De Fide, dissertation 5, article 3 : « Factum dogmaticum est factum historicum vel doctrinale cum revelatione ita connexum ut circa illud Ecclesia infallibiliter judicare possit. »

 

Le fait dogmatique demeure donc contingent, historique ou doctrinal, non révélé directement. Mais il devient objet d’un jugement infaillible à cause de sa connexion nécessaire avec la foi. Ainsi l’identité du vrai pape, l’authenticité d’un concile œcuménique, la présence réelle de propositions hérétiques dans un ouvrage ou la conformité doctrinale d’un texte peuvent relever du fait dogmatique.

 

Pie IX enseigne également ce principe dans la lettre apostolique Tuas Libenter du 21 décembre 1863, DS 2879 : « Non solum ea sunt tenenda quae solemni Ecclesiae judicio definita sunt, sed etiam quae ordinario universalis Ecclesiae magisterio tanquam divinitus revelata traduntur. »

 

Le fondement théologique du fait dogmatique réside donc dans la nécessité de préserver l’intégrité du dépôt révélé.

 

  1. Distinctions essentielles entre les diverses catégories de faits connexes à l’infaillibilité

 

Les théologiens classiques regroupent souvent sous le nom général de « fait dogmatique » plusieurs catégories distinctes. Or ces catégories ne sont pas entièrement homogènes. Il faut les distinguer avec précision afin d’éviter les confusions de notes théologiques.

 

2.1. Le fait dogmatique purement historique

 

Le fait dogmatique purement historique concerne un événement contingent de l’histoire, non révélé en lui-même, mais nécessaire à la conservation de la foi. Exemples : l’identité du vrai pape, la validité d’un concile œcuménique, l’attribution authentique d’un texte condamné.

 

2.1.1. L’enseignement du cardinal Franzelin

 

Le cardinal Johann Baptist Franzelin enseigne : « Adhaesio Ecclesiae universalis erit semper signum infallibile legitimitatis personae Pontificis. » Johann Baptist Franzelin, De Ecclesia Christi, Rome, Typographia Polyglotta S. C. de Propaganda Fide, 1887, thesis 15.

 

Et il ajoute : « Nam adhaesio ad falsum Pontificem esset adhaesio ad falsam regulam fidei. » Ainsi, si l’Église universelle pouvait errer sur l’identité du pape, la règle visible de foi deviendrait fausse, l’unité visible de l’Église serait détruite et les promesses du Christ seraient rendues vaines.

 

2.1.2. La doctrine du cardinal Cajetan

 

Le cardinal Cajetan développe implicitement cette nécessité lorsqu’il traite de la visibilité de l’autorité ecclésiastique et de l’obéissance due au pontife romain. L’Église n’est pas une société purement invisible ou intérieure ; elle est une société visible, hiérarchique et juridiquement constituée. Le pape étant la règle prochaine de communion ecclésiale et le principe visible d’unité, il est nécessaire que l’Église puisse reconnaître avec certitude la personne qui possède véritablement le pontificat. Autrement l’obéissance au pape deviendrait impossible, la juridiction ecclésiastique deviendrait incertaine, l’unité visible de l’Église serait détruite et les fidèles seraient abandonnés à une confusion incompatible avec les promesses du Christ.

 

L’Eglise est en effet bien visible. Si l’Église ne pouvait reconnaître infailliblement son chef visible, ou l’absense de celui-ci, elle ne serait plus une société visible parfaite, ce qui contredit sa constitution divine.

Cette doctrine sera développée plus explicitement plus tard par Franzelin, Billot et Journet, mais son fondement se trouve déjà virtuellement chez Cajetan.

 

2.2. Le fait doctrinal

 

Le fait doctrinal ne porte pas principalement sur un événement historique, mais sur la relation doctrinale d’une proposition avec la Révélation. Exemples : condamnation d’une proposition comme hérétique, détermination du sens objectivement contenu dans un texte, qualification théologique d’une doctrine.

 

Dans la controverse janséniste, la question de savoir si les propositions se trouvaient réellement dans l’Augustinus relevait du fait historique ; la question de savoir si ces propositions étaient hérétiques relevait du fait doctrinal.

 

Francisco Suarez enseigne : « Ecclesia est infallibilis non solum in doctrinis revelatis sed etiam in iis quae ad doctrinam revelatam necessario pertinent. » Francisco Suarez, Defensio Fidei Catholicae, Coimbra, 1613, livre 4, chapitre 2.

 

2.3. La canonisation

 

La canonisation possède une nature particulière. Elle comporte un élément historique (la personne a vécu saintement) et un élément doctrinal (la personne jouit de la vision béatifique et peut être proposée au culte universel). La canonisation ne constitue donc pas un simple fait historique.

 

Le pape Benoît XIV explique cette doctrine dans Prospero Lambertini, De Servorum Dei Beatificatione et Beatorum Canonizatione, Rome, 1734-1738. Le principe théologique est le suivant : l’Église universelle ne peut imposer au culte public universel une personne damnée ou moralement perverse, car cela serait incompatible avec la sainteté et l’assistance divine promises à l’Église.

 

2.4. L’approbation universelle d’un rite

 

L’approbation universelle d’un rite relève également des objets secondaires de l’infaillibilité. Ici, l’objet n’est pas un fait historique particulier, mais une loi liturgique ou sacramentelle imposée à l’Église universelle.

 

Le principe enseigné par les théologiens classiques est que l’Église universelle ne peut imposer un rite intrinsèquement mauvais, un rite destructeur de la foi ou un rite invalide. Le cardinal Robert Bellarmin enseigne cette doctrine dans De Romano Pontifice, livre 4. Dom Prosper Guéranger la développe également dans ses Institutions liturgiques. Cette catégorie ne constitue pas un fait dogmatique historique au sens strict, mais un objet secondaire de l’infaillibilité lié à la discipline universelle de l’Église.

L’Église ne peut canoniser un hérétique ni imposer un rite destructeur de la foi. Cela a une portée pastorale évidente aujourd’hui.

 

2.5. La légitimité d’un concile

 

La reconnaissance d’un concile œcuménique comporte plusieurs éléments : validité de convocation, approbation pontificale, reconnaissance universelle, autorité doctrinale. Il s’agit donc d’un fait ecclésiologico-dogmatique complexe.

 

Le cardinal Cajetan traite longuement cette question dans De Comparatione Auctoritatis Papae et Concilii. Si l’Église universelle pouvait se tromper sur la légitimité d’un concile œcuménique, l’unité doctrinale de l’Église disparaîtrait et la règle universelle de foi deviendrait incertaine.

 

  1. Le fait dogmatique en relation avec l’infaillibilité du Magistère

 

L’infaillibilité est un privilège divin accordé à l’Église afin qu’elle puisse enseigner sans erreur les vérités nécessaires au salut. Cette infaillibilité s’étend aux faits dogmatiques parce que ceux-ci sont nécessaires à la conservation, à l’explication ou à l’application du dépôt révélé.

 

Le Magistère ne reçoit pas son infaillibilité du fait dogmatique. Au contraire, c’est l’assistance divine promise au Magistère qui rend le jugement infaillible ; le fait dogmatique reçoit sa certitude du jugement de l’Église. L’infaillibilité peut s’exercer par le Magistère extraordinaire, par le Magistère ordinaire et universel, ou dans des jugements portant sur des faits connexes à la Révélation.

 

Le cardinal Franzelin explique que si l’Église pouvait errer dans ces matières connexes, l’infaillibilité elle-même deviendrait inutile dans la pratique.

 

  1. Le fait dogmatique comme fruit de l’infaillibilité et non comme source

 

Le fait dogmatique n’est pas une source autonome d’infaillibilité. Il est au contraire un effet de l’assistance divine accordée à l’Église. Sans cette assistance, le fait demeurerait contingent et le jugement humain resterait faillible. Avec l’assistance divine, le jugement ecclésial devient infaillible et le fait acquiert une certitude objective et universelle.

 

Le Dictionnaire de Théologie Catholique enseigne cette doctrine dans l’article « Église » rédigé par Émile Dublanchy, tome 4, colonne 2175 et suivantes. Les fidèles sont donc obligés d’adhérer aux jugements infaillibles portant sur des faits dogmatiques, car le refus de ces jugements mettrait en cause l’autorité même de l’Église enseignante.

 

  1. Exemples historiques illustratifs

 

5.1. Les cinq propositions de Jansenius

 

Innocent X condamna les cinq propositions jansénistes dans la bulle Cum Occasione du 31 mai 1653, DS 2001-2005. Plus tard Alexandre VII et le formulaire anti-janséniste confirmèrent que ces propositions se trouvaient réellement dans l’Augustinus dans le sens condamné. Ici apparaissent clairement le fait doctrinal (les propositions sont hérétiques) et le fait historique (elles se trouvent réellement dans l’ouvrage de Jansenius).

 

5.2. La condamnation des Trois Chapitres

 

Le deuxième concile de Constantinople de 553 condamna les Trois Chapitres. Malgré les difficultés historiques et les hésitations initiales du pape Vigile, l’Église universelle reconnut finalement ce concile comme œcuménique. Ce cas illustre l’infaillibilité de l’Église dans la reconnaissance des conciles et la protection divine malgré les complications historiques.

 

5.3. Le fait que telle personne est véritablement pape

 

Le fait que Pie X fut véritablement pape constitue un exemple classique de fait dogmatique historique. L’acceptation pacifique et universelle de l’Église constitue un signe infaillible de légitimité.

 

5.3.1. L’enseignement du cardinal Billot

 

Le cardinal Billot enseigne : « Adhaesio universalis Ecclesiae erit semper signum infallibile legitimitatis personae Pontificis. » Louis Billot, De Ecclesia Christi, Rome, Gregorian University Press, 1909, tome 1, thesis 29.

 

5.3.2. Le fait dogmatique réfléchi selon le cardinal Journet

 

Le cardinal Charles Journet approfondit cette doctrine en expliquant que l’acceptation pacifique et universelle du pontife romain par l’Église ne constitue pas un simple fait sociologique ou historique, mais un véritable « fait dogmatique réfléchi ». Le fait brut de l’adhésion universelle est certes historique et contingent ; cependant, lorsqu’il est considéré à la lumière de l’indéfectibilité et de l’infaillibilité de l’Église, il devient un signe théologiquement certain.

 

Journet enseigne : « L’acceptation paisible et unanime du Pontife par l’Église universelle est un acte en soi infaillible. » Charles Journet, L’Église du Verbe Incarné, Bruges, Desclée de Brouwer, 1941, t. 1.

 

Cette certitude ne provient pas d’une majorité humaine ni d’un simple consensus moral, mais de l’assistance divine promise à l’Église. En effet, si l’Église universelle pouvait adhérer pacifiquement à un faux pape, elle adhérerait à une fausse règle prochaine de foi, l’unité visible de l’Église serait détruite et les promesses du Christ concernant l’indéfectibilité ecclésiale deviendraient illusoires. Ainsi, le fait historique de l’acceptation universelle devient, par réflexion théologique sur la nature de l’Église, un fait dogmatique certain.

 

  1. Implications doctrinales et pastorales

 

La doctrine du fait dogmatique manifeste la sagesse divine dans le gouvernement visible de l’Église. Sans cette doctrine l’autorité doctrinale deviendrait inutilisable, l’unité visible de l’Église serait compromise et les fidèles ne pourraient jamais posséder une certitude pratique suffisante concernant la règle de foi.

 

Dans les crises ecclésiastiques modernes, cette doctrine demeure fondamentale pour discerner l’autorité véritable, les limites de l’obéissance et la continuité de la foi catholique. L’infaillibilité ne transforme pas les faits historiques en vérités révélées formelles, mais elle garantit infailliblement les jugements nécessaires à la conservation du dépôt révélé.

La doctrine du fait dogmatique permet de discerner que les occupants du Siège depuis 1964 ne peuvent être de vrais papes, car leur enseignement public contredit le dépôt révélé, et l’adhésion n’est pas paisible et universelle au sens traditionnel (hérésies publiques manifestes).

 

Conclusion

 

Le fait dogmatique constitue l’un des points les plus profonds de l’ecclésiologie catholique, car il montre comment l’assistance divine protège non seulement les vérités révélées elles-mêmes, mais aussi les réalités connexes indispensables à leur conservation et à leur application. Cette doctrine manifeste l’indéfectibilité visible de l’Église, la continuité de la règle de foi et l’unité doctrinale du Corps mystique.

 

Le fait dogmatique ne produit pas l’infaillibilité ; il en est l’effet visible dans l’ordre historique et doctrinal. Ainsi se trouvent sauvegardées l’unité de l’Église, la certitude de la foi et l’autorité du Magistère institué par le Christ.

 

Références principales

 

Johann Baptist Franzelin, De Ecclesia Christi, Rome, Typographia Polyglotta S. C. de Propaganda Fide, 1887.

Louis Billot, De Ecclesia Christi, Rome, Gregorian University Press, 1909.

Francisco Suarez, Defensio Fidei Catholicae, Coimbra, 1613.

Charles Journet, L’Église du Verbe Incarné, Bruges, Desclée de Brouwer, 1941.

Dictionnaire de Théologie Catholique, Paris, Letouzey et Ané.

Prospero Lambertini (Benoît XIV), De Servorum Dei Beatificatione et Beatorum Canonizatione, Rome, 1734-1738.

Robert Bellarmin, De Romano Pontifice.

Thomas de Vio Cajetan, De Comparatione Auctoritatis Papae et Concilii.

Denzinger-Schönmetzer, Enchiridion Symbolorum.

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