13 Consécrations épiscopales durant une vacance du Siège apostolique

Consécrations épiscopales

durant une vacance du Siège apostolique :

un précédent historique

et la question de la juridiction extraordinaire

 

Table des matières  

  1. Le précédent historique de l’interrègne de 1268-1271  
  2. Les précédents patristiques invoqués par la théologie catholique  
  3. La communication tacite de la juridiction épiscopale  
  4. Le droit de l’Église à sa propre conservation  
  5. L’intervention extraordinaire de l’Église universelle  

Conclusion  

Références et citations  

1. Le précédent historique de l’interrègne de 1268-1271

Le pape Clément IV mourut le 29 novembre 1268. En raison des profondes divisions qui régnaient au sein du Sacré Collège, le Siège apostolique demeura vacant jusqu’à l’élection de Grégoire X, le 1er septembre 1271. Cette vacance de près de trois années constitue l’une des plus longues de l’histoire de l’Église. [1, p. 8 ; 7a]

Le grand répertoire scientifique de la hiérarchie latine médiévale, établi à partir des registres pontificaux et des archives du Vatican par le franciscain Conrad Eubel, atteste que plusieurs évêques furent pourvus de leurs sièges au cours de cette période. [1]

Conrad Eubel mentionne notamment les évêques suivants : [1]

Radulfus de Thieville, évêque d’Avranches ;

Nicolaus Forteguerra, évêque d’Aléria ;

Caspar Adam, O.P., évêque d’Antivari ;

Erardus de Lesinnes, évêque d’Auxerre ;

Pontius de Sissey, évêque de Chalon-sur-Saône ;

Jacobus, évêque de Cagli ;

Geoffridus d’Asse, évêque du Mans ;

Petrus Taurs, évêque de Cefalù ;

Theodoricus Borgognoni, O.P., évêque de Cervia ;

Johannes Magnesi, O.P., évêque de Civita Castellana ;

Philippus de Chaourse, évêque d’Évreux ;

Ravaldinus, évêque de Forlimpopoli ;

Johannes de Rupe, évêque de Lismore ;

Paganellus, évêque de Lucques ;

Petrus de Guelis, évêque de Maurienne ;

Johannes de Garlande, évêque de Meaux ;

Laurentius de Leistenberg, évêque de Metz ;

Radulfus de Valpelline, évêque de Sion ;

Bertrandus de l’Isle Jourdain, évêque de Toulouse ;

Johannes de Nanteuil, évêque de Troyes ;

Petrus Urg, évêque d’Urgell.

Ces données ont été reprises et synthétisées par Mgr Mark A. Pivarunas, qui souligne que ces consécrations eurent nécessairement lieu durant la vacance du Siège apostolique, c’est-à-dire en l’absence d’un pape régnant. [7a]

Plus remarquable encore, aucune source historique ne rapporte que Grégoire X, après son élection, ait déposé ces évêques ou déclaré nulles leurs consécrations. Au contraire, ils demeurèrent en possession paisible de leurs sièges et furent reconnus comme évêques légitimes. [7b]

2. Les précédents patristiques invoqués par la théologie catholique

Afin d’expliquer les solutions extraordinaires rendues nécessaires par des circonstances exceptionnelles, les théologiens catholiques ont invoqué des précédents remontant à l’Antiquité chrétienne.

Le Père Diego Laínez, S.J., deuxième Supérieur général de la Compagnie de Jésus et théologien au Concile de Trente, rappelle ainsi les interventions de saint Eusèbe de Samosate dans les Églises dévastées par l’arianisme :

« Eusebius interea, Samosatenus episcopus, in Thraciam in exilium deportabatur, apostolicis laboribus desudabat. […] presbyteros ordinans atque diaconos, aliaque ecclesiae replebat officia. »

« Eusèbe, pendant ce temps, évêque de Samosate, était déporté en exil en Thrace ; il se dépensait dans les travaux apostoliques. […] ordonnant des prêtres et des diacres, il pourvoyait aux autres offices de l’Église. »

Il rappelle également que saint Athanase fut accusé d’avoir procédé à des ordinations dans des Églises étrangères :

« In quibusdam vero ecclesiis ordinationes fecit. »

« Il procéda cependant à des ordinations dans certaines Églises. »

Laínez conclut :

« Ex quibus colligitur, licere propter necessitatem jurisdictionem etiam extendere; quod quia illi non considerabant, immerito Athanasium reprehendebant. »

« Il ressort de ces faits qu’il est permis, en raison de la nécessité, d’étendre aussi la juridiction ; comme ils n’en tenaient pas compte, ils blâmaient Athanase à tort. »

Diego Laínez, S.J., Disputationes Tridentinae, éd. Hartmannus Grisar, t. I, Innsbruck, Felicianus Rauch, 1886, n° 308, p. 362. [2]

3. La communication tacite de la juridiction épiscopale

Au XXe siècle, le Père Hermannus Dieckmann, S.J., formule explicitement un principe particulièrement remarquable :

« […] etiamsi explicita confirmatio et agnitio electionis alicuius episcopalis per episcopum romanum defuerit, ipsa iam communio fraternitatis atque ordinatio ab episcopis Ecclesiae catholicae facta potuit considerari tamquam tacita agnitio atque communicatio iurisdictionis episcopalis. »

« […] même si la confirmation et la reconnaissance explicites d’une élection épiscopale par l’évêque de Rome avaient fait défaut, la communion fraternelle elle-même ainsi que l’ordination accomplie par les évêques de l’Église catholique ont déjà pu être considérées comme une reconnaissance tacite et une communication de la juridiction épiscopale. »

Hermannus Dieckmann, S.J., De Ecclesia, t. I, Fribourg-en-Brisgau, Herder & Co., 1925, p. 413. [3]

4. Le droit de l’Église à sa propre conservation

Au-delà des précédents historiques, plusieurs auteurs classiques rappellent un principe ecclésiologique fondamental : la société fondée par le Christ possède, en vertu même de son institution divine, le droit et les moyens nécessaires à sa propre conservation.

Le cardinal Thomas de Vio Cajetan, examinant les situations extraordinaires dans lesquelles les structures ordinaires de gouvernement se trouvent empêchées, enseigne que l’Église ne peut être privée des moyens indispensables à son existence visible. Dans son traité consacré aux rapports entre le pape et le concile, il admet que l’Église universelle peut, dans des circonstances exceptionnelles, accomplir certains actes nécessaires à sa propre conservation. [5]

Jean de Saint-Thomas développe le même principe avec encore plus de précision. Il affirme que l’Église possède le droit de pourvoir à sa propre préservation lorsque le bien commun ecclésial l’exige, puisque le Christ n’a pas institué une société destinée à périr faute de pouvoir exercer les actes indispensables à sa continuité. [6]

Cette doctrine trouve son fondement ultime dans l’indéfectibilité de l’Église. En effet, si l’on soutenait qu’aucune consécration épiscopale ne pourrait jamais avoir lieu durant une vacance exceptionnellement prolongée du Siège apostolique, il faudrait admettre qu’une telle vacance pourrait entraîner, avec le temps, l’extinction progressive de l’épiscopat catholique, l’impossibilité de transmettre le sacrement de l’ordre dans sa plénitude et, finalement, la disparition pratique de la succession apostolique. Une telle conséquence paraît difficilement conciliable avec la promesse du Christ concernant la perpétuité visible de son Église.

Il ne s’ensuit pas que toute solution extraordinaire soit, de ce seul fait, légitime ou effectivement réalisée dans un cas concret. Cependant, le principe de l’indéfectibilité exclut que l’on puisse ériger en règle absolue l’impossibilité radicale de toute mesure conservatoire destinée à maintenir la continuité de la hiérarchie sacrée lorsque les voies ordinaires se trouvent durablement empêchées.

5. L’intervention extraordinaire de l’Église universelle

Dom Adrien Gréa expose le fondement ecclésiologique de ces situations exceptionnelles :

« Car, ainsi que nous l’avons dit déjà, on conçoit qu’en l’absence des pasteurs particuliers, ce qu’il y a d’universel dans les pouvoirs de la hiérarchie demeure seul, et que l’Église universelle, par les puissances générales de sa hiérarchie et de l’épiscopat, tienne, pour ainsi dire, la place des églises particulières, et vienne immédiatement au secours des âmes. » [4]

Il ajoute :

« On vit ainsi au IVe siècle saint Eusèbe de Samosate parcourir les églises d’Orient dévastées par les ariens et leur ordonner des pasteurs orthodoxes sans avoir sur elles de juridiction spéciale. » [4]

Conclusion

Les faits historiquement certains permettent d’établir les points suivants :

Premièrement, l’histoire de l’Église connaît un précédent objectivement attesté de consécrations épiscopales accomplies durant une longue vacance du Siège apostolique. [1 ; 7a]

Deuxièmement, ces évêques furent ensuite reconnus et maintenus dans la possession de leurs sièges par l’autorité pontificale restaurée. [7b]

Troisièmement, des théologiens catholiques de premier rang, tels que Diego Laínez, Hermannus Dieckmann et Dom Adrien Gréa, admettent explicitement qu’en des circonstances extraordinaires, la nécessité du salut des âmes peut justifier une extension ou une communication extraordinaire de juridiction. [2–4]

Ces données ne suffisent pas, à elles seules, à résoudre toutes les questions canoniques relatives aux crises ecclésiales exceptionnelles. Elles démontrent toutefois qu’il est historiquement faux et théologiquement inexact de soutenir qu’une telle éventualité serait absolument sans précédent dans la tradition catholique.

Références et citations

[1] Conradus Eubel

Conradus Eubel, O.F.M. Conv., Hierarchia catholica medii aevi [Hiérarchie catholique du Moyen Âge], t. I, 2e édition, Monasterii [Münster], sumptibus et typis Librariae Regensbergianae, 1913. Chronologie de Clément IV et de Grégoire X : p. 8.

Notices épiscopales : Avranches, p. 66 ; Aléria, p. 82 ; Antivari, p. 92 ; Auxerre, p. 119 ; Chalon-sur-Saône, p. 152 ; Cagli, p. 158 ; Le Mans, p. 181 ; Cefalù, p. 182 ; Cervia, p. 183 ; Civita Castellana, p. 190 ; Évreux, p. 234 ; Forlimpopoli, p. 253 ; Lismore, p. 308 ; Lucques, p. 313 ; Maurienne, p. 331 ; Meaux, p. 333 ; Metz, p. 338 ; Sion, p. 442 ; Toulouse, p. 488 ; Troyes, p. 493 ; Urgell, p. 509.

Consulter l’édition numérisée d’Eubel

[2] Diego Laínez

Diego Laínez, S.J. [Jacobi Lainez sur la page de titre], Disputationes Tridentinae [Disputes tridentines], éd. Hartmannus Grisar, S.J., t. I : Disputatio de origine jurisdictionis episcoporum et de Romani Pontificis primatu [Dispute sur l’origine de la juridiction des évêques et sur la primauté du pontife romain], Oeniponte [Innsbruck], typis et sumptibus Feliciani Rauch, 1886, n° 308, p. 361–363 ; les trois passages cités se trouvent p. 362.

Sur saint Eusèbe de Samosate :

« Eusebius interea, Samosatenus episcopus, in Thraciam in exilium deportabatur, apostolicis laboribus desudabat. […] presbyteros ordinans atque diaconos, aliaque ecclesiae replebat officia. »

« Eusèbe, pendant ce temps, évêque de Samosate, était déporté en exil en Thrace ; il se dépensait dans les travaux apostoliques. […] ordonnant des prêtres et des diacres, il pourvoyait aux autres offices de l’Église. »

Sur saint Athanase :

« In quibusdam vero ecclesiis ordinationes fecit. »

« Il procéda cependant à des ordinations dans certaines Églises. »

Conclusion de Laínez :

« Ex quibus colligitur, licere propter necessitatem jurisdictionem etiam extendere; quod quia illi non considerabant, immerito Athanasium reprehendebant. »

« Il ressort de ces faits qu’il est permis, en raison de la nécessité, d’étendre aussi la juridiction ; comme ils n’en tenaient pas compte, ils blâmaient Athanase à tort. »

Sources anciennes indiquées par Laínez, p. 362 : pour Eusèbe, Cassiodore, Historia tripartita [Histoire tripartite], livre VII, chap. 16, d’après Théodoret, Histoire ecclésiastique, livre IV, chap. 12 et suivants ; pour Athanase, Historia tripartita, livre IV, chap. 34, d’après Socrate, Histoire ecclésiastique, livre II, chap. 19.

Consulter la page 362 de Laínez

[3] Hermannus Dieckmann

Hermannus Dieckmann, S.J., Theologia fundamentalis. De Ecclesia. Tractatus historico-dogmatici [Théologie fondamentale. De l’Église. Traités historiques et dogmatiques], t. I : De regno Dei. De constitutione Ecclesiae [Du royaume de Dieu. De la constitution de l’Église], Friburgi Brisgoviae [Fribourg-en-Brisgau], Herder & Co., 1925, p. 413.

Phrase complète dont est extrait le passage cité :

« Quibus testimoniis quaestio, utrum iurisdictio episcopis conferatur immediate a Deo an a Summo Pontifice, non quidem solvitur; nam etiamsi explicita confirmatio et agnitio electionis alicuius episcopalis per episcopum romanum defuerit, ipsa iam communio fraternitatis atque ordinatio ab episcopis Ecclesiae catholicae facta potuit considerari tamquam tacita agnitio atque communicatio iurisdictionis episcopalis. »

« Ces témoignages ne résolvent certes pas la question de savoir si la juridiction est conférée aux évêques immédiatement par Dieu ou par le souverain pontife ; car, même si la confirmation et la reconnaissance explicites d’une élection épiscopale par l’évêque de Rome avaient fait défaut, la communion fraternelle elle-même ainsi que l’ordination accomplie par les évêques de l’Église catholique ont déjà pu être considérées comme une reconnaissance tacite et une communication de la juridiction épiscopale. »

[4] Dom Adrien Gréa

Dom Adrien Gréa, De l’Église et de sa divine constitution, Paris, Société générale de librairie catholique, Victor Palmé, directeur général, 1885, livre deuxième, chap. X, p. 224. Les deux citations reproduites dans le texte figurent sur cette page ; leur développement se poursuit p. 225.

Consulter l’édition numérisée de Gréa

[5] Thomas de Vio Cajetan

Thomas de Vio, cardinal Cajetan, Scripta theologica [Écrits théologiques], vol. I : De comparatione auctoritatis Papae et Concilii cum Apologia eiusdem tractatus [Comparaison de l’autorité du pape et du concile, avec l’Apologie du même traité], éd. Vincentius M. Iacobus Pollet, Rome, apud Institutum « Angelicum », 1936.

Repères : De comparatione, n° 204, p. 97–98, sur la dévolution du pouvoir d’élection du pape à l’Église universelle lorsque les électeurs déterminés font défaut ; n° 231, p. 108, sur le concile imparfait dans les difficultés relatives à l’élection. Apologia, chap. XIII, nos 744–746, p. 299–300.

Apologia, chap. XIII, n° 744, p. 299 :

« impossibile est Ecclesiam relinqui absque Papa et potestate electiva Papae »

« il est impossible que l’Église soit laissée sans pape et sans pouvoir d’élire un pape »

[6] Jean de Saint-Thomas

Ioannes a Sancto Thoma, O.P., Cursus theologici in Secundam Secundae D. Thomae, tomus unicus [Cours théologique sur la Secunda Secundae de saint Thomas, tome unique], Lugduni [Lyon], sumptibus Philippi Borde, Laurentii Arnaud, Petri Borde et Guilielmi Barbier, 1663.

Traité De authoritate Summi Pontificis [De l’autorité du souverain pontife], sur la Somme théologique, IIa-IIae, question 1, article 10 : ce rattachement est expressément indiqué p. 73. Dispute II du traité, annoncée p. 113 ; les en-têtes des pages 133 et 137 portent VIII. Article III, n° 18, p. 137, colonne de droite.

Intitulé de l’article III, p. 133 :

« Utrum Papa deponi possit ab Ecclesia, sicut ab eadem eligitur; & in quibus casibus? »

« Le pape peut-il être déposé par l’Église, comme il est élu par elle ; et dans quels cas ? »

Extrait du n° 18, p. 137 :

« habet enim ius Ecclesia ad segregandum se à Papa haeretico ex iure diuino, & consequenter ad adhibendum omnia media ad talem segregationem per se necessaria »

« L’Église a en effet, de droit divin, le droit de se séparer d’un pape hérétique et, par conséquent, d’employer tous les moyens par eux-mêmes nécessaires à cette séparation. »

[7a] Mark A. Pivarunas — Liste des vingt et un évêques

Mark A. Pivarunas, « The Consecration of Bishops During Interregna » [« La consécration des évêques pendant les interrègnes »], CMRI, section I : « Historical Precedent » [« Précédent historique »]. Cette étude reprend la liste des vingt et un évêques en renvoyant à Eubel, t. I, édition de 1913.

Consulter l’étude de Pivarunas et la liste des évêques

[7b] Mark A. Pivarunas — Ratification attribuée à Grégoire X

Mark A. Pivarunas, « Episcopal Consecration During Interregnums » [« La consécration épiscopale pendant les interrègnes »], lettre pastorale du 24 septembre 1996, CMRI. Source secondaire de l’affirmation de ratification des vingt et une élections et consécrations par Grégoire X : Pivarunas cite Stephano Filiberto, dans Il Nuovo Osservatore Cattolico. Référence indirecte, transmise en anglais par Pivarunas.

Consulter la lettre pastorale du 24 septembre 1996

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*