33. Chronologie des Premiers Sédévacantistes

Chronologie documentaire des premières réactions sédévacantistes

Recherche sur les premières réactions

à la crise de l’autorité pontificale (1958–1973)

Table des matières

  1. But et délimitation
  2. Arrière-plan : de la mort de Pie XII à Vatican II
  3. 1962 – Il Complotto contro la Chiesa et le milieu mexicain
  4. 1965 – Le document anonyme d’octobre 1965
  5. Fonds Moeller 2546
  6. Paternité du document de 1965
  7. Controverse mexicaine des TECOS de 1965
  8. Gommar DePauw : organisation de la résistance traditionaliste précoce
  9. Lettre de DePauw du 15 août 1967
  10. Passage important dans la lettre de DePauw
  11. Hugo Maria Kellner, 1967
  12. Lettre de Kellner au cardinal Michael Browne
  13. Noël Barbara et Louis Coache en 1968
  14. Carlos Alberto Disandro : 2 mai 1969
  15. Ce que Disandro dit et ne dit pas en mai 1969
  16. Disandro sur le pape hérétique
  17. Disandro applique la question à Paul VI
  18. Signification historique du texte de Disandro de mai 1969
  19. Pontificado y Pontífice : l’étape suivante chez Disandro
  20. Datation de Pontificado y Pontífice
  21. Réunion française du 21 juillet 1969
  22. Guérard des Lauriers le 21 juillet 1969
  23. Noël Barbara le 21 juillet 1969
  24. Forts dans la Foi en 1969
  25. Lettre de Guérard des Lauriers du 8 août 1969
  26. Guérard en 1969 et la thèse ultérieure de Cassiciacum
  27. Francis Schuckardt aux États-Unis
  28. Reinhard Lauth en Allemagne
  29. Einsicht et la ligne allemande
  30. Elisabeth Gerstner
  31. Les marches internationales sur Rome
  32. 1969–1970 : la nouvelle messe comme catalyseur
  33. L’intervention Ottaviani-Bacci
  34. Situation à la fin de 1969
  35. 1970 : Disandro devient explicite
  36. Importance de la datation de 1970
  37. 1971 – Sáenz y Arriaga : La nueva Iglesia montiniana
  38. 1971 – Schuckardt est ordonné prêtre et consacré évêque
  39. 1972 – Sáenz y Arriaga : la revue Trento
  40. Moisés Carmona et Adolfo Zamora
  41. 1972–1973 – Francis Fenton et l’ORCM
  42. 1973 – Sáenz y Arriaga : Sede Vacante
  43. 1973 n’est pas le début
  44. Georges de Nantes comme figure de contraste
  45. 10 avril 1973 : Liber accusationis in Paulum Sextum
  46. Deux réponses opposées en 1973
  47. Origine polycentrique
  48. Absence de fondateur central
  49. Le sédévacantisme n’est pas issu de la FSSPX
  50. La nouvelle messe n’a pas créé le sédévacantisme
  51. Chronologie objective, reconnaissance privée et déclaration publique doivent être distinguées
  52. Tableau chronologique révisé en prose
  53. Conclusion historique générale
  54. Dernière constatation historiographique
  55. Liste des sources

 

 

 

  1. But et délimitation

Cette recherche a un but strictement historique.

Elle n’essaie pas de déterminer à quel moment précis le Siège apostolique est réellement devenu vacant. Cette question appartient à une recherche théologique et canonique distincte.

Ici, on examine exclusivement à partir de quand des catholiques ont, de façon démontrable :

douté de la légitimité ou de l’autorité de Paul VI ;

commencé à appliquer la doctrine classique sur un pape hérétique à la crise postconciliaire concrète ;

sérieusement envisagé la possibilité d’un Siège apostolique vacant ;

considéré explicitement Paul VI comme n’étant plus pape ;

répandu ces conceptions par écrit, publiquement ou sous forme imprimée.

Il faut soigneusement distinguer entre un raisonnement conditionnel, un doute, une théorie sur un pape à déposer, une déclaration selon laquelle le pape a déjà perdu son office, et une conclusion sédévacantiste explicite.

Ces différents stades ne doivent pas être identifiés a posteriori les uns aux autres.

Il faut en outre distinguer trois chronologies qui peuvent ne pas coïncider.

La première est la chronologie objective : elle concerne le moment où se produit le fait qui, selon les principes théologiques et canoniques applicables, aurait éventuellement pour conséquence la perte du pontificat.

La deuxième est la chronologie épistémique : elle concerne le moment où certaines personnes reconnaissent ce fait et commencent à en comprendre les conséquences possibles pour l’autorité pontificale.

La troisième est la chronologie publique : elle concerne le moment où ces personnes sont disposées à exprimer publiquement, à publier ou à défendre la conclusion à laquelle elles sont éventuellement déjà parvenues en privé.

La présente étude documentaire permet surtout de reconstruire les deuxième et troisième chronologies. Elle ne permet pas, à elle seule, de déterminer le moment objectif où le Siège apostolique serait devenu vacant.

Elle comporte en outre une limitation inhérente à toute recherche de ce genre : les déclarations publiques, livres, articles, lettres conservées et documents d’archives laissent des traces historiques ; les convictions privées, les conversations non enregistrées, les hésitations et les silences volontaires sont beaucoup plus difficiles à documenter.

2. Arrière-plan : de la mort de Pie XII à Vatican II

Pie XII mourut le 9 octobre 1958.

Le 28 octobre 1958, le cardinal Angelo Giuseppe Roncalli fut élu et prit le nom de Jean XXIII.

Le 25 janvier 1959, Jean XXIII annonça son intention de convoquer un concile général.

Le deuxième concile du Vatican fut ouvert le 11 octobre 1962.

La crise qui conduirait plus tard au sédévacantisme ne naquit pas exclusivement de la réforme liturgique. Déjà avant l’introduction de la nouvelle messe existaient de graves conflits sur la direction dans laquelle évoluait le concile.

Il s’agissait notamment de :

la relation entre l’Église et le monde moderne ;

la liberté religieuse ;

l’œcuménisme ;

la relation avec les religions non chrétiennes ;

la collégialité ;

la nature du magistère ecclésiastique ;

la relation entre la Tradition et le renouveau conciliaire ;

et ensuite aussi la réforme de la liturgie.

C’est pourquoi l’histoire de l’origine du sédévacantisme doit déjà être examinée pendant Vatican II et non seulement à partir de 1969 ou 1970.

3. 1962 – Il Complotto contro la Chiesa et le milieu mexicain

Pendant la première session de Vatican II fut diffusé à Rome un ouvrage volumineux, imprimé le 31 août 1962 :

Maurice Pinay, Complotto contro la Chiesa, Tipografia Dario Detti, Rome, 1962, italien, VII + 617 pages.

Le livre fut publié sous le pseudonyme « Maurice Pinay ».

L’ouvrage était lié à des milieux catholiques mexicains anticommunistes et antimodernistes. Joaquín Sáenz y Arriaga est associé à cette entreprise, ainsi que d’autres personnes du milieu des TECOS.

Il n’est cependant pas justifié d’attribuer purement et simplement l’ouvrage entier à Sáenz y Arriaga personnellement. Les données indiquent plutôt une entreprise collective.

Le livre fut diffusé parmi les pères conciliaires.

Il en ressort qu’il existait déjà pendant la première phase de Vatican II une opposition catholique radicale organisée contre des développements dont on craignait qu’ils entreraient en conflit avec le magistère catholique antérieur.

Ce n’était pas encore un mouvement sédévacantiste pleinement élaboré, mais cela constitue une phase préparatoire importante.

4. 1965 – Le document anonyme d’octobre 1965

L’un des documents précoces les plus importants date d’octobre 1965.

Peu avant le vote définitif sur la déclaration conciliaire concernant les Juifs, un pamphlet anonyme de quatre pages fut diffusé parmi les pères conciliaires.

Le titre français était :

« Aucun Concile ni aucun Pape ne peuvent condamner Jésus, l’Église catholique, apostolique et romaine, ses pontifes et les conciles les plus illustres. Or, la déclaration sur les juifs comporte implicitement une telle condamnation, et pour cette éminente raison, doit être rejetée. »

Le journaliste français Henri Fesquet, correspondant du Monde pendant Vatican II, rendit compte de ce document dans « La déclaration sur les juifs provoque une satisfaction qui n’est pas toujours sans réserves », Le Monde, 18 octobre 1965, dépêche datée de Rome le 16 octobre.

Francesco Ricossa renvoie également, pour ce compte rendu, à :

Henri Fesquet, Le Journal du Concile, Robert Morel, Le Jas par Forcalquier, 1966, français, p. 988.

Le texte contient un passage particulièrement remarquable.

L’auteur affirme que seul :

« un antipape ou un conciliabule »

pourrait approuver une telle déclaration.

Ce document est d’une grande importance historique.

On ne doit pas en tirer davantage que ce qu’il contient.

Il ne prouve pas qu’en octobre 1965 existait déjà un mouvement sédévacantiste international et organisé.

Il prouve bien que, déjà pendant Vatican II, fut formulée publiquement l’idée que quelqu’un qui sanctionnerait une déclaration conciliaire jugée incompatible avec la doctrine catholique ne pourrait, pour cette raison, être qu’un antipape.

C’est une application très précoce de la question de la légitimité pontificale à l’événement conciliaire lui-même.

5. Fonds Moeller 2546

Le document d’octobre 1965 n’est pas connu uniquement par le compte rendu journalistique de Fesquet.

L’histoire scientifique de Vatican II dirigée par Giuseppe Alberigo renvoie à un exemplaire conservé dans le Fonds Moeller, selon la référence donnée par Francesco Ricossa.

La référence d’archives indiquée est :

Fonds Moeller, 2546.

Ricossa cite à ce sujet :

Giuseppe Alberigo (dir.), Storia del Concilio Vaticano II, vol. 5, Il Mulino / Peeters, Bologne / Louvain, 2001, italien, p. 226 ; Francesco Ricossa, Sodalitium, n° 55, novembre 2003, p. 66, note 15.

Le Fonds Moeller fait partie des collections d’archives historiques utilisées pour la reconstruction de Vatican II.

Il existe ainsi pour le pamphlet de 1965 non seulement un témoignage journalistique contemporain, mais aussi une référence d’archives concrète.

6. Paternité du document de 1965

La question de la paternité doit être traitée séparément.

Le document est souvent lié au milieu traditionaliste mexicain autour de Joaquín Sáenz y Arriaga et des TECOS.

Ce lien est historiquement plausible, étant donné :

les activités mexicaines déjà existantes autour du Complotto contro la Chiesa ;

la présence de Sáenz et de son milieu pendant Vatican II ;

le développement ultérieur très précoce de positions sédévacantistes dans les mêmes milieux mexicains.

Mais la paternité individuelle n’est pas définitivement établie.

Il n’est donc pas justifié d’écrire :

« Sáenz y Arriaga a écrit le pamphlet d’octobre 1965. »

Il n’est pas non plus démontré que les TECOS en tant qu’organisation étaient formellement les auteurs.

Un problème supplémentaire est que sous le texte circulaient des noms d’organisations dont au moins certaines contestèrent plus tard avoir donné leur autorisation pour être mentionnées comme soussignataires.

Pour la chronologie, la paternité est cependant secondaire.

Le fait crucial demeure que le texte circula en octobre 1965 parmi les pères conciliaires et utilisa le terme « antipape » en relation directe avec l’éventuelle sanction d’une déclaration conciliaire.

7. Controverse mexicaine des TECOS de 1965

Fernando M. González rapporte, d’après Manuel Díaz Cid, une réunion tenue au Mexique en 1965, vers la fin du Concile.

Celle-ci aurait eu lieu dans le Distrito Federal, dans la maison d’Anacleto González Guerrero, fils du martyr cristero Anacleto González Flores.

Au sein du milieu concerné, Antonio Leaño Álvarez del Castillo aurait défendu que Paul VI devait être considéré comme illégitime.

Ramón Plata Moreno, lié à El Yunque, aurait rejeté cette conclusion.

L’épisode est rapporté dans l’étude suivante :

Fernando M. González, « Algunos grupos radicales de izquierda y de derecha con influencia católica en México (1965–1975) », Historia y Grafía, Universidad Iberoamericana, Mexico, n° 29, 2007, espagnol, pp. 57–93, ici pp. 63–64 ; pour la filiation de González Guerrero, p. 60, note 3.

Le récit des positions défendues lors de cette rencontre nous est transmis par le témoignage de Manuel Díaz Cid, lui-même présenté comme participant.

C’est pourquoi l’événement doit être présenté dans une chronologie critique comme suit :

Selon ce témoignage, en 1965, au sein du milieu traditionaliste mexicain, on débattait déjà explicitement de la légitimité de Paul VI.

On ne peut pas en faire sans documents supplémentaires :

« Les TECOS ont déclaré officiellement en 1965 le Siège apostolique vacant. »

C’est une affirmation beaucoup plus forte que ce que les sources permettent.

Cet épisode reste néanmoins particulièrement important pour l’interprétation de la chronologie. Il montre qu’une discussion privée sur la légitimité de Paul VI existait déjà en 1965, alors que la formulation publique et systématique d’une position sédévacantiste n’apparaît clairement que plus tard.

Il constitue donc un premier exemple documenté de la nécessité de distinguer la discussion privée de la déclaration publique. La date d’apparition publique d’une thèse ne permet pas, à elle seule, de déterminer la date à laquelle cette thèse commença à être envisagée ou tenue en privé.

8. Gommar DePauw : organisation de la résistance traditionaliste précoce

Une autre figure très importante est le prêtre belgo-américain Gommar Albert DePauw.

DePauw organisa déjà avant la notoriété de Marcel Lefebvre une résistance traditionaliste publique aux États-Unis.

Le 31 décembre 1964, son Catholic Traditionalist Manifesto fut communiqué en privé à des responsables ecclésiastiques ; il fut rendu public le 15 mars 1965.

Le 15 mars 1965, le Catholic Traditionalist Movement fut lancé publiquement.

DePauw est essentiel pour l’histoire parce qu’il prouve qu’une résistance traditionaliste organisée existait déjà en 1964–1965.

Mais DePauw n’était alors pas sédévacantiste.

9. Lettre de DePauw du 15 août 1967

Les archives propres du Catholic Traditionalist Movement conservent la lettre Be Thou Peter!, adressée par DePauw à Paul VI le 15 août 1967.

Il y reconnaît explicitement Paul VI comme pape.

Il écrit que son mouvement restait fidèle à :

« its present incumbent, Your Holiness, Paul VI. »

Traduction française :

« son titulaire actuel, Votre Sainteté, Paul VI. »

Il écrit également :

« We even still believe in Pope Paul VI if he starts doing immediately what he failed to do so far: ACT LIKE A POPE! »

Traduction française :

« Nous croyons même encore au pape Paul VI, s’il se met immédiatement à faire ce qu’il n’a pas fait jusqu’ici : AGIR COMME UN PAPE ! »

Sa position personnelle à ce moment est ainsi établie.

Il reconnaissait Paul VI.

10. Passage important dans la lettre de DePauw

La même lettre contient cependant un autre passage très important pour notre histoire.

DePauw déclare que son Catholic Traditionalist Movement refusait encore de se joindre à :

« the increasing number of Catholics all over the world »

qui tenaient personnellement Paul VI pour responsable de ce qu’ils considéraient comme la destruction de l’Église.

Traduction française :

« le nombre croissant de catholiques dans le monde entier. »

C’est un témoignage contemporain très précieux.

DePauw lui-même n’était pas sédévacantiste.

C’est précisément pour cela que sa déclaration est importante.

En 1967, quelqu’un qui reconnaissait encore explicitement Paul VI comme pape témoigne qu’il existait déjà un nombre croissant de catholiques dans le monde qui allaient beaucoup plus loin que la simple critique des réformes liturgiques et qui considéraient Paul VI lui-même comme partie du problème.

DePauw ne dit cependant pas que tous ces catholiques étaient déjà sédévacantistes.

On peut donc conclure avec certitude de ce passage que l’opposition radicale contre Paul VI personnellement existait déjà internationalement en 1967.

Mais le témoignage de DePauw permet une seconde constatation historique importante. Puisqu’il reconnaît lui-même encore explicitement Paul VI tout en parlant d’un “increasing number of Catholics all over the world” qui allait plus loin que lui, les quelques auteurs dont nous possédons aujourd’hui des déclarations publiques ne représentent pas nécessairement l’ensemble des catholiques qui avaient alors déjà de graves doutes concernant Paul VI.

Le document établit ainsi l’existence d’un milieu international de contestation plus large que les seuls auteurs dont nous pouvons aujourd’hui documenter une conclusion sédévacantiste explicite. Il ne permet cependant pas de déterminer combien de ces catholiques avaient déjà conclu que Paul VI avait perdu le pontificat.

11. Hugo Maria Kellner, 1967

Pour le caractère plus explicite de la question de la légitimité pontificale, Hugo Maria Kellner est particulièrement important.

L’University of Illinois Urbana-Champaign conserve dans les Revilo P. Oliver Papers des documents de Kellner de 1967.

Archives :

University of Illinois Urbana-Champaign, University Archives, Revilo P. Oliver Papers, Record Series 15/6/27, Box 4 ; inventaire, pp. 8–9.

Y sont enregistrées notamment deux pièces de Kellner.

La première porte le titre :

« Fr. Gommar A. De Pauw’s Proposal of a Latin-Rite Church Should be Modified into a Project for the General Reestablishment of the True Catholic Church. »

Traduction française :

« La proposition du père Gommar A. DePauw d’une Église de rite latin devrait être transformée en un projet pour le rétablissement général de la véritable Église catholique. »

La seconde est encore plus importante :

« Illegitimacy of Episcopal and Papal Authority and of Vatican II at the Root of the Great Apostasy in the Catholic Church. »

Traduction française :

« L’illégitimité de l’autorité épiscopale et pontificale et de Vatican II à l’origine de la grande apostasie dans l’Église catholique. »

Les deux sont datés de 1967 par l’inventaire officiel des archives.

C’est une trace documentaire indépendante très importante.

Elle prouve qu’en 1967, aux États-Unis, on parlait déjà par écrit de l’« illegitimacy » de l’autorité pontificale en relation directe avec Vatican II.

12. Lettre de Kellner au cardinal Michael Browne

Francesco Ricossa mentionne une lettre de Kellner au cardinal Michael Browne O.P., datée du 28 avril 1967.

Selon ce récit, Kellner y traitait également de la légitimité de Paul VI et de Vatican II. Ricossa renvoie au récit de Frère François de Marie des Anges ainsi qu’à la confirmation transmise par Patrick Henry Omlor (Sodalitium, n° 55, novembre 2003, p. 42 et note 22, p. 67).

Indépendamment de cette lettre, les archives universitaires américaines confirment que Kellner produisit effectivement en 1967 un écrit portant les mots :

« Illegitimacy of Episcopal and Papal Authority and of Vatican II »

dans le titre.

Kellner appartient donc aux figures américaines les plus précocement documentables qui formulèrent la crise explicitement au niveau de la légitimité de l’autorité pontificale.

13. Noël Barbara et Louis Coache en 1968

En France se développa également déjà avant 1969 une ample résistance traditionaliste.

L’abbé Louis Coache, avec l’aide du père Noël Barbara, publia en 1968 le Vade-mecum du catholique fidèle.

L’ouvrage connut une très grande diffusion et fut soutenu par de nombreux prêtres.

Le Vade-mecum est important parce qu’il montre que la résistance radicale contre les réformes postconciliaires avait déjà avant la nouvelle messe une base cléricale et laïque considérable.

Il faut cependant distinguer entre cette résistance traditionaliste radicale et une conclusion sédévacantiste déjà pleinement développée.

Cette publication et sa diffusion sont rapportées par Thibaud Chalmin dans Une affaire d’Église. Les débuts de l’occupation de Saint-Nicolas-du-Chardonnet (27 février–4 juillet 1977), mémoire de maîtrise d’histoire, 1994.

14. Carlos Alberto Disandro : 2 mai 1969

Un document particulièrement important vient d’Argentine.

Carlos Alberto Disandro écrivit :

Iglesia y Pontificado. Una breve quaestio teológica, publié par Editorial Montonera, à Mar del Plata, en 1969.

L’avertissement introductif se termine par :

« La Plata (Argentina), 2 de mayo de 1969. Fiesta de San Atanasio. »

Traduction française :

« La Plata, Argentine, 2 mai 1969, fête de saint Athanase. »

Nous avons ainsi la date exacte de l’avertissement.

15. Ce que Disandro dit et ne dit pas en mai 1969

Ce texte est particulièrement important parce qu’il montre comment la discussion se développait.

Disandro déclare explicitement qu’il ne traite pas de la validité originelle de l’élection de Paul VI.

Il écrit :

« NI LA LEGITIMIDAD DE LA ASUNCIÓN DEL PONTIFICADO POR PAULO VI… »

Traduction française :

« ni la légitimité de l’assomption du pontificat par Paul VI… »

Cela signifie qu’on ne peut pas résumer simplement le texte du 2 mai 1969 par :

« Disandro déclare que Paul VI n’a jamais été pape. »

Il ne dit pas cela.

16. Disandro sur le pape hérétique

Disandro traite ensuite longuement de la question catholique classique d’un pape qui tombe dans l’hérésie.

Il discute de la position théologique selon laquelle un pape qui, par l’hérésie, cesse d’être membre de l’Église, ne peut plus, ipso facto, rester pape.

Dans cette hypothèse, il écrit que :

« el Pontificado […] estaría VACANTE. »

Traduction française :

« le pontificat […] serait vacant. »

Il utilise dans cette discussion aussi la formule :

« NO HAY PAPA. »

Traduction française :

« IL N’Y A PAS DE PAPE. »

Ces mots doivent cependant être lus dans leur contexte.

Ils appartiennent à l’exposé de la conséquence théologique de l’hypothèse que le pape a perdu son office par l’hérésie.

Ils ne sont pas encore dans Iglesia y Pontificado une déclaration personnelle définitive de Disandro selon laquelle cet état était déjà effectivement et définitivement réalisé sous Paul VI.

17. Disandro applique la question à Paul VI

Disandro ne reste pas au niveau d’un traité abstrait.

Il discute d’opinions traditionalistes actuelles.

Il mentionne notamment un groupe français, « Trompetas de Jericó », qui considérait Jean XXIII comme papa haereticus.

Concernant Paul VI, il discute ensuite de l’idée que celui-ci, en réouvrant le Concile, en le clôturant et en sanctionnant la doctrine conciliaire, a confirmé les hérésies alléguées de celle-ci.

Il s’ensuit dans cette argumentation que Paul VI devrait être considéré comme :

« Papa herético ».

Traduction française :

« pape hérétique. »

Apparaît ensuite la dichotomie classique :

« depositus seu deponendus. »

Traduction française :

« déposé ou à déposer. »

C’est fondamental.

En mai 1969, la question est donc déjà directement appliquée à Paul VI.

Mais Disandro laisse encore dans ce premier texte une place entre :

un pape qui a déjà perdu son office ipso facto ;

et un pape qui, en raison de l’hérésie, doit encore être déposé.

18. Signification historique du texte de Disandro de mai 1969

Disandro prouve que la question de la légitimité pontificale en 1969 ne se jouait pas exclusivement au Mexique ou en France.

Également en Argentine, la doctrine catholique classique sur le pape hérétique était directement appliquée à la crise postconciliaire actuelle.

C’est particulièrement important parce que cela montre à nouveau que le développement n’était pas limité géographiquement à un seul groupe.

19. Pontificado y Pontífice : l’étape suivante chez Disandro

Disandro écrivit ensuite :

Pontificado y Pontífice. Una breve quaestio teológica (II), La Hostería Volante, 1970, Argentine, espagnol.

Dans cette suite, sa position est beaucoup plus explicite.

Il utilise à propos de Montini l’expression :

« para quien esto escribe “Falso Papa” ».

Traduction française :

« pour celui qui écrit ceci : “faux pape”. »

La conclusion personnelle n’est ainsi plus hypothétique.

20. Datation de Pontificado y Pontífice

Le texte lui-même renvoie à une lettre d’information de Gommar DePauw du printemps 1970, à des déclarations de DePauw dans le St. Louis Globe-Democrat de juin 1970, ainsi qu’à La Contre-Réforme catholique, n° 35, août 1970.

La rédaction dont nous disposons de Pontificado y Pontífice est donc postérieure à la parution de ce numéro d’août 1970. Cyrille Dounot situe la publication de l’article dans La Hostería Volante en 1970.

C’est important parce que certaines bibliographies secondaires placent aussi ce second ouvrage simplement en 1969.

Cela ne peut pas être exact pour le texte actuellement disponible.

L’ordre chronologique correct est donc :

2 mai 1969 :

Iglesia y Pontificado : date de l’avertissement.

1970 :

Pontificado y Pontífice dans La Hostería Volante.

Nous y voyons un développement d’un traitement ouvert de la question en 1969 vers la désignation personnelle non ambiguë « falso papa » en 1970.

21. Réunion française du 21 juillet 1969

Le lundi 21 juillet 1969 eut lieu à la Maison Saint-Joseph de Saint-Parres-lès-Vaudes une rencontre importante, rapportée notamment par Francesco Ricossa dans Sodalitium, n° 55, novembre 2003, p. 42.

Y résidait l’abbé Georges de Nantes.

Parmi les participants se trouvaient en tout cas :

le père Michel-Louis Guérard des Lauriers O.P. ;

l’abbé Louis Coache ;

le père Noël Barbara.

D’autres reconstructions historiques mentionnent également :

le père Joaquín Sáenz y Arriaga ;

l’abbé Philippe Rousseau ;

le père Charles Marquette ;

Alain Tilloy.

La rencontre est aussi relatée dans le cercle de Georges de Nantes par Frère François de Marie des Anges, Pour l’Église. Quarante ans de Contre-Réforme catholique, tome 3, Contre la dérive schismatique, 1969–1978, Saint-Parres-lès-Vaudes, 1996.

C’est important parce que De Nantes était justement opposé à la solution sédévacantiste.

22. Guérard des Lauriers le 21 juillet 1969

Selon le récit de Frère François de Marie des Anges, dans « La tentation schismatique », Guérard considérait la situation de la hiérarchie comme fondamentalement brisée.

On lui attribue la déclaration :

« Je considère […] que la hiérarchie, en la personne du Pape et des évêques, a sombré. »

La discussion fut résumée par les adversaires de cette opinion comme :

« Plus de Pape ! »

L’importance de cela est grande.

Le 21 juillet 1969, la question de l’existence de l’autorité pontificale n’est plus traitée exclusivement de façon théorique dans un livre, mais dans une rencontre concrète entre des prêtres et théologiens traditionalistes de premier plan.

23. Noël Barbara le 21 juillet 1969

Barbara doit ici être distingué de Guérard.

D’après ce même récit, Barbara ne tirait pas à ce moment la même conclusion définitive.

On lui attribue la formule :

« nous sommes dans le doute. »

Barbara proposait apparemment que l’on conserve pour le moment sa propre position.

Il est ainsi mieux caractérisé en juillet 1969 comme quelqu’un qui envisageait sérieusement la question de la légitimité pontificale, mais qui n’avait pas encore fixé une position sédévacantiste définitive.

24. Forts dans la Foi en 1969

Barbara publia précisément dans cette période décisive deux articles importants sur le magistère ecclésiastique :

  1. Noël Barbara, « Quelle certitude possède l’enseignement du Magistère ? », Forts dans la Foi, n° 10, mai–juin 1969, français, pp. 185–206.

Puis :

  1. Noël Barbara, « Quelle est la valeur de l’enseignement ordinaire du Magistère ecclésiastique ? », Forts dans la Foi, n° 11, juillet–août 1969, français, pp. 259–290.

Ces deux articles sont cités par Cyrille Dounot, « Paul VI hérétique ? La déposition du pape dans le discours traditionaliste », dans Cyrille Dounot, Nicolas Warembourg et Boris Bernabé (dir.), La déposition du pape hérétique. Lieux théologiques, modèles canoniques, enjeux constitutionnels, Mare & Martin / Presses universitaires de Sceaux, 2019, pp. 131–165, ici p. 153, n. 122.

Dounot replace ces deux articles dans le développement de la réflexion de Barbara sur le magistère en 1969 (ibid., p. 153–154).

25. Lettre de Guérard des Lauriers du 8 août 1969

Après la rencontre du 21 juillet, Guérard écrivit le 8 août 1969 à Georges de Nantes, selon le compte rendu de Francesco Ricossa.

Ricossa rapporte le contenu de cette lettre dans « Réponse au numéro spécial de La Tradizione Cattolica sur le sédévacantisme », Sodalitium, n° 55, novembre 2003, p. 42, avec les références réunies dans la note 20, p. 67.

Il renvoie notamment à :

Frère François de Marie des Anges, Pour l’Église. Quarante ans de Contre-Réforme catholique, tome 3, Contre la dérive schismatique, 1969–1978, Éditions de la Contre-Réforme Catholique, Saint-Parres-lès-Vaudes, 1996, français, pp. 10–15 et 110 et suiv.

Pour une autre version de la rencontre du 21 juillet, la même note renvoie à :

Louis Coache, Les batailles du Combat de la Foi, Éditions de Chiré, Chiré-en-Montreuil, 1993, français, pp. 77–81.

Selon le compte rendu de Ricossa, Guérard concluait de l’approbation du nouveau missel que le « cardinal Montini » n’était pas pape.

La manière dont il désigne Montini est déjà significative : non pas comme « pape Paul VI », mais comme « cardinal Montini ».

Le compte rendu de Ricossa rattache ainsi cette affirmation explicite à la correspondance de Guérard de l’été 1969.

26. Guérard en 1969 et la thèse ultérieure de Cassiciacum

On ne doit pas projeter purement et simplement la thèse ultérieure de Cassiciacum sur la position de Guérard en 1969.

En 1969, on trouve une conclusion directe selon laquelle Montini ne pouvait pas être considéré comme pape.

La distinction systématiquement élaborée plus tard entre un pape materialiter et un pape formaliter appartient à une phase de développement ultérieure.

La publication systématique connue parut dans :

Michel-Louis Guérard des Lauriers, « Le Siège apostolique est-il vacant ? (Lex orandi, lex credendi) », Cahiers de Cassiciacum, n° 1, Nice, Association Saint-Herménégilde, mai 1979, français, pp. 5–99.

On doit donc écrire historiquement :

Guérard défendait déjà en 1969 que Montini n’était pas pape.

Sa théorie materialiter/formaliter ultérieure ne fut systématiquement développée que plus tard.

27. Francis Schuckardt aux États-Unis

Francis Konrad Schuckardt constitue une autre ligne de développement indépendante.

Il était d’abord actif dans l’apostolat de Fatima et le milieu de la Blue Army.

En 1967, une communauté religieuse se forma déjà autour de lui à Coeur d’Alene, Idaho.

Selon Magnus Lundberg, vers la fin des années soixante, certainement en 1969, il défendait la position selon laquelle Paul VI n’était pas un vrai pape et que le Siège apostolique était vacant.

Une étude historique récente et détaillée est :

Magnus Lundberg, Francis Schuckardt, the Papacy, and the Apocalypse, The Alternative Pope Project, Working Paper, Uppsala University, 2024, anglais, notamment pp. 11–19.

Schuckardt est important parce que son développement était indépendant de Marcel Lefebvre et de la FSSPX ultérieure.

Son histoire personnelle et institutionnelle ultérieure contient de graves controverses, mais cela ne change rien au fait historique qu’il défendait déjà avant les années soixante-dix une conclusion sédévacantiste.

28. Reinhard Lauth en Allemagne

Le philosophe allemand Reinhard Lauth est également compté parmi les premiers défenseurs de la position sédévacantiste.

Francesco Ricossa rapporte qu’il interrogea personnellement Lauth par téléphone le 9 avril 2003 et que Lauth confirma avoir défendu dès 1969 la vacance du Siège apostolique (Sodalitium, n° 55, novembre 2003, p. 42 et note 23, p. 67).

Cette datation repose sur le témoignage rétrospectif de Lauth.

À partir du début des années soixante-dix, Lauth est cependant démontrablement lié au milieu traditionaliste radical allemand.

29. Einsicht et la ligne allemande

À partir d’avril 1971, la revue Einsicht devint un centre important de la discussion sédévacantiste et traditionaliste allemande.

Lauth figura parmi les premiers collaborateurs.

Elisabeth Gerstner joua également un rôle important dans le réseau traditionaliste allemand et international.

30. Elisabeth Gerstner

Elisabeth Gerstner, 1924–2005, était une militante catholique allemande qui avait auparavant travaillé comme interprète au Vatican.

Elle devint une figure dirigeante au sein de la Liga katholischer Traditionalisten et rédigea la revue Kyrie Eleison.

Dans le début des années soixante-dix, elle collabora avec d’autres figures traditionalistes internationales, parmi lesquelles :

Joaquín Sáenz y Arriaga ;

Louis Coache ;

Noël Barbara.

Elle appartenait ainsi au réseau qui reliait internationalement la résistance traditionaliste radicale.

31. Les marches internationales sur Rome

Un aspect souvent oublié du mouvement précoce sont les grandes manifestations traditionalistes à Rome.

À la Pentecôte 1970 eut lieu une grande réunion traditionaliste internationale.

Des reconstructions ultérieures parlent d’environ 1 500 participants.

En 1971, ce nombre serait monté à environ 5 000.

En 1973, des participants de plus de vingt pays étaient présents.

Parmi les organisateurs et soutiens de ce mouvement de protestation international sont notamment cités :

Sáenz y Arriaga ;

Coache ;

Barbara ;

Gerstner.

Ces réunions sont importantes parce qu’elles montrent que la résistance traditionaliste radicale était déjà organisée internationalement avant le développement institutionnel du sédévacantisme.

Tous les participants n’étaient pas sédévacantistes.

Mais au sein de ce réseau se rencontraient et s’influençaient des personnes qui défendraient plus tard des positions sédévacantistes explicites.

32. 1969–1970 : la nouvelle messe comme catalyseur

Le 3 avril 1969, Paul VI promulgua la constitution apostolique Missale Romanum.

En 1970 parut l’editio typica du nouveau missel romain, dont le décret de publication porte la date du 26 mars 1970.

La crise liturgique ne doit pas être présentée historiquement comme si elle était la seule cause du sédévacantisme.

La question de la légitimité pontificale existait déjà avant l’introduction pratique complète du Novus Ordo.

Mais la réforme liturgique eut une action catalysatrice décisive.

Les changements doctrinaux de Vatican II pouvaient rester abstraits pour beaucoup de fidèles ordinaires.

La nouvelle liturgie, en revanche, était directement perceptible par les sens :

la langue changeait ;

des prières changeaient ou disparaissaient ;

la position du prêtre et du peuple changeait ;

les autels étaient modifiés ;

la structure rituelle changeait ;

toute l’expérience de l’office dominical devenait autre.

Ainsi, une crise qui avait auparavant été discutée surtout par des théologiens, des clercs et des laïcs bien informés devint immédiatement visible pour des millions de fidèles.

33. L’intervention Ottaviani-Bacci

En 1969 parut le Breve esame critico del Novus Ordo Missae.

L’étude fut présentée à Paul VI avec une lettre d’accompagnement des cardinaux Alfredo Ottaviani et Antonio Bacci.

Cette intervention n’était pas un document sédévacantiste.

Cette distinction doit être maintenue.

Mais elle montrait qu’une critique très grave du nouveau missel venait aussi de hauts milieux ecclésiastiques.

Guérard des Lauriers est associé à la préparation du Breve esame critico (Ricossa, « Réponse au numéro spécial de La Tradizione Cattolica sur le sédévacantisme », Sodalitium, n° 55, novembre 2003, n. 40).

Ricossa renvoie à ce sujet à une déclaration de Guérard publiée dans Itinéraires, n° 142, avril 1970, pp. 48–50, et reprise dans le n° 146, septembre–octobre 1970.

34. Situation à la fin de 1969

À la fin de 1969 existaient déjà plusieurs niveaux distincts d’opposition.

DePauw représentait une dure résistance traditionaliste qui, dans sa lettre du 15 août 1967, reconnaissait encore Paul VI comme pape.

Barbara se trouvait encore dans un doute sérieux lors de la rencontre du 21 juillet 1969.

Disandro traitait directement de la possibilité d’un pape hérétique et d’un Siège vacant et appliquait la question à Paul VI, mais n’avait pas encore en mai 1969 fait un choix univoque entre depositus et deponendus.

Guérard des Lauriers arriva à l’été 1969 à la conclusion que Montini n’était pas pape.

Schuckardt défendait dans la même période générale aux États-Unis également la vacance du Siège.

Lauth déclara plus tard qu’il adhérait à cette position en Allemagne dès 1969.

L’image n’est donc pas celle d’un mouvement unique né un seul jour.

C’est un développement simultané dans différents pays.

Une autre constatation doit désormais être ajoutée. Les positions publiquement documentées en 1969 ne nous indiquent pas nécessairement le moment auquel chacun de leurs auteurs avait commencé à douter ou était arrivé intérieurement à sa conclusion.

Les documents montrent au contraire plusieurs degrés contemporains : reconnaissance persistante de Paul VI, contestation radicale de son action, doute concernant son autorité, application à son cas de la doctrine du pape hérétique, et enfin négation explicite de son pontificat.

1969 ne doit donc pas être présenté comme l’année où la possibilité de la vacance fut soudainement découverte. C’est plutôt l’année où la conclusion explicite que Montini n’est pas pape devient clairement documentable dans plusieurs milieux géographiquement indépendants.

35. 1970 : Disandro devient explicite

En 1970, dans Pontificado y Pontífice, Disandro désigne sans ambiguïté Montini comme :

« falso papa ».

Traduction française :

« faux pape. »

Ici, le stade de la possibilité théorique est dépassé.

L’auteur prend personnellement position.

36. Importance de la datation de 1970

Ce fait est important parce qu’il précède la grande notoriété publique du livre de Sáenz y Arriaga La nueva Iglesia montiniana de 1971.

Il apparaît ainsi que la conclusion sédévacantiste explicite n’a pas été inventée par un seul livre de Sáenz.

Elle existait auparavant déjà dans différents milieux.

37. 1971 – Sáenz y Arriaga : La nueva Iglesia montiniana

En 1971, Joaquín Sáenz y Arriaga publia :

La nueva Iglesia postconciliar o La nueva Iglesia montiniana, The Christian Book Club of America, Hawthorne, Californie, 1971, espagnol.

Traduction française :

« La nouvelle Église postconciliaire ou la nouvelle Église montinienne. »

L’ouvrage forma un tournant important parce que la crise de l’Église et de l’autorité pontificale était maintenant présentée systématiquement sous forme de livre à un public beaucoup plus large.

Sáenz affirmait qu’on n’avait plus affaire à quelques abus isolés, mais à une transformation fondamentale de la vie ecclésiale sous Montini.

38. 1971 – Schuckardt est ordonné prêtre et consacré évêque

Selon le récit de Joseph Marie Belzac, le 31 octobre 1971, Francis Schuckardt fut ordonné prêtre par Daniel Q. Brown.

Le 1er novembre 1971, il fut consacré évêque par Brown.

Brown venait d’un milieu épiscopal indépendant.

L’appréciation sacramentelle et canonique de ces ordinations est une question distincte.

Historiquement, il importe que la communauté sédévacantiste de Schuckardt reçut à partir de 1971 une structure épiscopale propre.

39. 1972 – Sáenz y Arriaga : la revue Trento

Sáenz y Arriaga et son cercle commencèrent en 1972 à publier la revue Trento, selon Luis Herrán Ávila (The Americas, vol. 79, n° 2, 2022, p. 335).

Ainsi, le mouvement sédévacantiste mexicain reçut un organe de publication permanent.

Parmi le cercle clérical autour de Sáenz figuraient notamment :

Moisés Carmona ;

Adolfo Zamora.

Cela montre que Sáenz n’était pas un écrivain isolé.

40. Moisés Carmona et Adolfo Zamora

Carmona et Zamora deviendraient plus tard d’une grande importance pour l’histoire ultérieure.

Tous deux appartenaient dans le début des années soixante-dix au milieu traditionaliste et sédévacantiste mexicain.

En 1981, ils furent consacrés évêques par l’archevêque Pierre-Martin Ngô Đình Thục, comme le rappelle la notification de la Congrégation pour la doctrine de la foi du 12 mars 1983.

Leur présence aux côtés de Sáenz dans le début des années soixante-dix montre qu’une continuité cléricale se formait déjà avant sa mort.

41. 1972–1973 – Francis Fenton et l’ORCM

Également aux États-Unis naquit un mouvement sacerdotal distinct.

Le père Francis E. Fenton commença à célébrer l’ancienne messe pour des groupes traditionalistes.

Le 19 mars 1972, une chapelle fut ouverte à Brewster, New York, sur la propriété de Robert W. Cleary.

En 1973 naquit l’Orthodox Roman Catholic Movement, ORCM. Dans son éditorial d’août 1975, Francis E. Fenton lui attribuait environ deux ans et demi d’existence (ORCM News, n° 15, 7 septembre 1975, p. 3).

Le père Robert McKenna O.P. devint également une figure importante dans ce milieu.

Ce mouvement se développa indépendamment de Schuckardt et indépendamment des conflits américains ultérieurs au sein de la FSSPX.

42. 1973 – Sáenz y Arriaga : Sede Vacante

En 1973 parut :

Joaquín Sáenz y Arriaga, Sede Vacante: Paulo VI no es legítimo Papa, Editores Asociados, Mexico, 1973, espagnol.

Traduction française :

« Siège vacant : Paul VI n’est pas un pape légitime. »

La signification de cette publication est exceptionnellement grande.

La conclusion figure déjà dans le titre.

Sáenz ne défend plus uniquement que certains textes conciliaires sont problématiques ou que Paul VI se comporte de façon hérétique.

Il affirme directement que Paul VI n’est pas un pape légitime.

43. 1973 n’est pas le début

Bien que le livre de Sáenz forme un moment publicitaire décisif, 1973 ne peut pas être considéré comme l’année de naissance de la pensée sédévacantiste.

Le développement documentaire est plus ancien :

1965 :

application conditionnelle de la notion d’« antipape » pendant Vatican II ;

1967 :

Kellner écrit sur l’illégitimité de l’autorité pontificale et de Vatican II ;

1969 :

Disandro applique concrètement la problématique du pape hérétique à Paul VI ;

1969 :

Guérard conclut que Montini n’est pas pape ;

fin des années soixante :

Schuckardt défend la vacance aux États-Unis ;

1970 :

Disandro parle de « falso papa » ;

1971 :

Sáenz publie La nueva Iglesia montiniana ;

1973 :

Sáenz publie Sede Vacante.

44. Georges de Nantes comme figure de contraste

Une figure très importante pour l’interprétation historique correcte est l’abbé Georges de Nantes.

Il était un farouche adversaire de plusieurs développements conciliaires et postconciliaires.

Il accusa plus tard formellement Paul VI d’hérésie.

Mais il n’en tira pas la même conclusion que Sáenz ou Guérard.

45. 10 avril 1973 : Liber accusationis in Paulum Sextum

Le 10 avril 1973, Georges de Nantes se rendit à Rome pour déposer son :

Liber accusationis in Paulum Sextum, paru aux Éditions de la Contre-Réforme catholique en avril 1973.

Dans l’adresse liminaire du Liber accusationis, il s’adressait encore à Paul VI comme :

« notre Saint Père le pape Paul VI ».

Il l’appelait aussi :

« juge souverain de tous les fidèles du Christ ».

En même temps, il l’accusait de :

« hérésie, schisme, scandale ».

46. Deux réponses opposées en 1973

L’année 1973 montre ainsi deux réponses totalement différentes à la même crise.

Sáenz y Arriaga :

Paul VI n’est pas un pape légitime.

Georges de Nantes :

Paul VI est pape, mais doit être accusé d’hérésie, de schisme et de scandale et être jugé ecclésiastiquement.

Cette distinction est historiquement fondamentale.

La résistance traditionaliste contre Vatican II ne conduisait pas nécessairement au sédévacantisme.

La véritable ligne de partage se situait finalement dans la question :

quelles sont les conséquences ecclésiologiques et canoniques lorsque celui qui est reconnu comme pape enseigne, favorise ou sanctionne l’hérésie ?

47. Origine polycentrique

L’histoire précoce montre que le sédévacantisme ne naquit pas d’un seul centre géographique.

Mexique :

Joaquín Sáenz y Arriaga ;

le milieu des TECOS ;

plus tard Carmona et Zamora.

États-Unis :

Hugo Maria Kellner ;

Francis Schuckardt ;

plus tard Francis Fenton et Robert McKenna.

Argentine :

Carlos Alberto Disandro.

France :

Michel-Louis Guérard des Lauriers ;

Louis Coache ;

Noël Barbara dans un développement plus graduel.

Allemagne :

Reinhard Lauth ;

Elisabeth Gerstner et le milieu d’Einsicht et de Kyrie Eleison.

48. Absence de fondateur central

Il n’y avait dans cette période :

pas de supérieur sédévacantiste international ;

pas de séminaire commun ;

pas de direction internationale ;

pas de système théologique uniforme ;

pas de revue centrale pour tous les pays ;

pas de fondateur généralement reconnu.

Les différentes personnes n’arrivaient d’ailleurs pas toujours simultanément à la même conclusion.

Certains hésitaient.

Certains parlaient d’un pape qui devait être déposé.

Certains pensaient qu’il avait déjà perdu son office ipso facto.

Certains rejetaient déjà Montini comme pape.

Certains le reconnaissaient encore, mais l’accusaient d’hérésie.

Ce manque d’uniformité est historiquement important.

Il rend invraisemblable que le sédévacantisme précoce ait simplement été le programme d’une seule organisation ensuite diffusé internationalement.

49. Le sédévacantisme n’est pas issu de la FSSPX

La chronologie exclut également une autre présentation fréquemment rencontrée.

La FSSPX ne fut fondée qu’en 1970, avec le décret d’érection du 1er novembre.

La résistance traditionaliste organisée de DePauw existait déjà en 1964–1965.

La formulation « antipape » circulait déjà en 1965.

La critique de légitimité de Kellner date de 1967.

La position explicite de Guérard date de 1969.

Le développement de Schuckardt eut également déjà lieu à la fin des années soixante.

Dans son article de 1970, Disandro parla d’un « faux pape ».

C’est pourquoi le sédévacantisme ne peut pas être expliqué historiquement comme une scission radicale ultérieure de la FSSPX en tant que telle.

Plus tard, d’importants prêtres sédévacantistes vinrent effectivement de la FSSPX.

C’est une phase historique suivante et non une explication de l’origine primitive.

50. La nouvelle messe n’a pas créé le sédévacantisme

On ne peut pas non plus dire que la pensée sédévacantiste n’est née que parce que la nouvelle messe fut introduite.

La chronologie le contredit.

La question de la légitimité apparaît déjà avant l’introduction générale du Novus Ordo.

1969–1970 forme cependant un moment d’accélération décisif.

Jusque-là, de nombreux différends étaient surtout doctrinaux et intellectuels.

À partir de la révolution liturgique, la crise devint visible chaque semaine pour le catholique ordinaire.

Cela explique pourquoi beaucoup de fidèles ne commencèrent à mesurer l’ampleur des changements qu’à partir de 1969–1970.

C’est cependant une explication de la prise de conscience historique, non du moment objectif auquel une éventuelle sédévacance aurait commencé.

51. Chronologie objective, reconnaissance privée et déclaration publique doivent être distinguées

L’un des résultats méthodologiques les plus importants de cette recherche est qu’il faut distinguer trois chronologies.

La première est la chronologie objective.

Elle répond à la question :

À quel moment s’est produit le fait qui, selon les principes théologiques et canoniques applicables, aurait entraîné la perte du pontificat ?

Cette question n’est pas résolue par la présente chronologie historique. Elle exige une étude théologique et canonique distincte.

La deuxième est la chronologie épistémique.

Elle répond à la question :

À quel moment certains catholiques commencèrent-ils à reconnaître les faits et à comprendre que ceux-ci pouvaient avoir des conséquences concernant le pontificat lui-même ?

La troisième est la chronologie publique.

Elle répond à la question :

À quel moment ceux qui avaient conçu un doute ou acquis une conviction furent-ils disposés à l’exprimer publiquement, à la publier ou à agir ouvertement en conséquence ?

Ces trois moments ne doivent pas être confondus.

Que certains catholiques n’aient publiquement affirmé la vacance du Siège qu’en 1969, 1970 ou 1973 ne prouve pas que la cause objective d’une éventuelle vacance soit apparue à ce moment.

Cela ne prouve pas davantage que personne n’était arrivé auparavant, en privé, à la même conclusion.

Inversement, l’existence de doutes ou même de convictions privées précoces ne prouve pas par elle-même que la conclusion théologique correspondante était juste.

Une difficulté documentaire supplémentaire doit être prise en considération. Les livres, revues, lettres conservées et déclarations publiques laissent des traces historiques. Les conversations privées, convictions intérieures, hésitations et décisions de ne pas rendre publique une conclusion en laissent beaucoup moins.

Il est également possible, en principe, qu’une personne juge une conclusion exacte mais estime imprudent de la déclarer publiquement pour des raisons pastorales, prudentielles ou institutionnelles. Ce mécanisme ne doit cependant être attribué à aucune personne déterminée de la période 1964–1969 sans témoignage ou document suffisamment probant.

Le nombre de sédévacantistes publiquement identifiables à une date donnée ne peut donc pas être automatiquement assimilé au nombre de personnes qui, à cette même date, doutaient déjà de la légitimité de Paul VI ou avaient intérieurement tiré une conclusion plus radicale.

La présente chronologie établit quand certaines positions deviennent historiquement documentables. Elle ne permet pas, sans documents supplémentaires, de fixer le moment précis où chaque personne arriva intérieurement à sa conclusion.

Enfin, le moment de la première reconnaissance publique d’une vacance ne détermine pas le moment objectif auquel cette vacance aurait commencé.

52. Tableau chronologique révisé en prose

1958

Pie XII meurt. Roncalli est élu comme Jean XXIII.

1959

Jean XXIII annonce un concile général.

1962

Vatican II commence. Le Complotto contro la Chiesa est diffusé à Rome et montre déjà une opposition radicale organisée contre la direction du Concile.

1964–1965

Gommar DePauw organise aux États-Unis le Catholic Traditionalist Movement. Il continue de reconnaître Paul VI.

Octobre 1965

Un pamphlet anonyme circule parmi les pères conciliaires et affirme que seul un « antipape » ou un « conciliabule » pourrait sanctionner la déclaration conciliaire concernée.

La possibilité d’un conflit entre la sanction pontificale d’une doctrine conciliaire et la légitimité même de celui qui la sanctionnerait est ainsi publiquement formulée dès le Concile.

1965

Au sein du milieu traditionaliste mexicain, on débat déjà, selon le témoignage de Manuel Díaz Cid rapporté par Fernando M. González, de la légitimité de Paul VI. Cette discussion se déroule en privé et constitue ainsi un indice important d’un possible décalage entre reconnaissance privée du problème et manifestation publique de la conclusion.

1967

Kellner écrit aux États-Unis sur l’« Illegitimacy of Episcopal and Papal Authority and of Vatican II ».

DePauw témoigne en même temps qu’un nombre croissant de catholiques tiennent personnellement Paul VI pour responsable de la crise.

La documentation montre donc déjà plusieurs degrés contemporains : DePauw reconnaît Paul VI ; d’autres catholiques le tiennent personnellement responsable de la crise ; Kellner porte la discussion jusqu’à l’“illégitimité” de l’autorité pontificale.

1968

Coache, avec l’aide de Barbara, publie le Vade-mecum du catholique fidèle, qui connaît une grande diffusion.

2 mai 1969

Carlos Disandro date l’avertissement d’Iglesia y Pontificado, ouvrage dans lequel il applique directement la problématique classique du pape hérétique à la situation actuelle, sans encore conclure de façon non ambiguë que Paul VI n’est déjà plus pape.

Mai–août 1969

Barbara examine dans Forts dans la Foi la certitude et la valeur du magistère ecclésiastique.

21 juillet 1969

Guérard des Lauriers, Coache, Barbara et d’autres traditionalistes radicaux rencontrent Georges de Nantes. La question de savoir s’il existe encore une hiérarchie pontificale est explicitement discutée.

8 août 1969

Guérard écrit, selon le récit de Francesco Ricossa, à de Nantes et conclut que Montini n’est pas pape.

Fin des années soixante

Schuckardt défend également aux États-Unis la vacance du Siège apostolique.

1969

Lauth déclare selon son propre témoignage ultérieur adhérer dès cette année à la vacance du Siège.

L’année 1969 représente ainsi non nécessairement la naissance des doutes concernant le pontificat, mais le moment où une conclusion explicitement sédévacantiste devient documentable dans plusieurs pays indépendamment les uns des autres.

1969–1970

L’introduction de la nouvelle messe rend la crise visible pour l’ensemble de la population catholique.

1970

Disandro appelle explicitement Montini « falso papa » dans Pontificado y Pontífice.

1970

La FSSPX est fondée. La pensée sédévacantiste existe donc déjà avant que la FSSPX ne devienne un facteur international.

1971

Sáenz y Arriaga publie La nueva Iglesia montiniana.

Schuckardt est ordonné prêtre puis consacré évêque.

La revue allemande Einsicht se développe en un centre important de discussion traditionaliste radicale.

1972

Sáenz et son cercle publient Trento.

Carmona et Zamora figurent parmi les proches collaborateurs cléricaux de Sáenz.

1972–1973

Francis Fenton et Robert McKenna développent aux États-Unis le mouvement qui deviendra l’ORCM.

1973

Sáenz publie Sede Vacante: Paulo VI no es legítimo Papa.

La même année, Georges de Nantes dépose son Liber accusationis in Paulum Sextum, dans lequel il accuse Paul VI d’hérésie, de schisme et de scandale, mais l’appelle encore pape.

53. Conclusion historique générale

La documentation contemporaine et les récits historiques des acteurs et des chercheurs laissent apparaître un développement clair.

La pensée sédévacantiste n’apparaît pas soudainement en 1973.

Elle ne naît pas non plus seulement dans les années quatre-vingt.

Encore moins peut-elle être expliquée historiquement comme une réaction aux consécrations épiscopales de Marcel Lefebvre en 1988.

Les documents montrent un développement beaucoup plus ancien.

Déjà en octobre 1965, pendant Vatican II, la possibilité d’un « antipape » est concrètement liée à la sanction d’une déclaration conciliaire.

En 1967, Hugo Maria Kellner traite par écrit aux États-Unis de l’illégitimité de l’autorité pontificale et de Vatican II.

En 1969, la doctrine classique sur un pape hérétique est directement appliquée à la crise actuelle.

À l’été 1969, en France, on discute explicitement de l’absence de hiérarchie pontificale.

Guérard des Lauriers conclut dans sa correspondance que Montini n’est pas pape.

À la fin des années soixante, Schuckardt développe indépendamment aux États-Unis une conclusion comparable.

En 1970, Disandro appelle non ambiguëment Montini un « faux pape ».

Sáenz y Arriaga donne ensuite à la thèse en 1971 et surtout en 1973 une diffusion publique beaucoup plus large.

Cette succession doit toutefois être comprise comme une chronologie de ce qui devient historiquement documentable et publiquement identifiable. Elle ne constitue pas nécessairement la chronologie exacte de la formation intérieure des convictions.

Les documents eux-mêmes montrent déjà ce décalage. En 1965, une conséquence concernant un éventuel “antipape” est publiquement formulée, tandis que la légitimité de Paul VI fait également l’objet d’une discussion privée au Mexique. En 1967, DePauw témoigne de l’existence d’un nombre croissant de catholiques qui mettent personnellement Paul VI en cause, alors que lui-même continue à le reconnaître comme pape. En 1969 coexistent encore le doute de Barbara, l’analyse ouverte de Disandro et la conclusion explicite de Guérard.

La progression historique ne doit donc pas être représentée comme le passage soudain d’une reconnaissance universellement paisible et intellectuellement incontestée de Paul VI à un sédévacantisme apparu brusquement vers 1970. Les documents montrent au contraire une différenciation progressive : résistance doctrinale, mise en cause personnelle de Paul VI, doute concernant l’autorité, discussion privée de la légitimité, application de la doctrine du pape hérétique et, finalement, déclaration publique de la vacance.

54. Dernière constatation historiographique

L’histoire la plus précoce ne doit donc pas être écrite comme s’il avait d’abord existé un mouvement sédévacantiste uniforme.

La réalité était plus complexe.

D’abord naquit une résistance radicale contre la direction conciliaire.

De là suivit la question de savoir comment un vrai pape pouvait sanctionner de tels développements.

Ensuite, la doctrine classique sur un pape hérétique fut à nouveau examinée.

Apparurent alors différentes réponses :

Paul VI est pape mais agit de façon désastreuse ;

Paul VI est pape mais hérétique et doit être déposé ;

Paul VI a perdu son office par l’hérésie ;

Paul VI n’a jamais été légitime ;

le Siège apostolique est vacant ;

ou, chez certains auteurs, provisoirement : l’affaire est douteuse.

À cette diversité doctrinale doit être ajoutée une diversité dans le degré de publicité. Certains publient leur conclusion ; d’autres ne font qu’examiner la question ; d’autres encore apparaissent dans les sources seulement par des témoignages ultérieurs concernant des discussions privées.

Il faut donc éviter de mesurer l’état réel de la crise exclusivement au nombre de déclarations sédévacantistes imprimées que nous pouvons actuellement retrouver. L’absence d’une déclaration publique conservée ne constitue pas une preuve qu’aucun doute ou aucune conviction contraire n’existait en privé. Inversement, on ne peut attribuer une telle conviction privée à une personne déterminée sans preuve documentaire ou testimoniale suffisante.

À partir de 1969–1970, la conclusion sédévacantiste explicite devient cependant indéniablement visible historiquement.

À partir de 1971–1973, elle reçoit une forme publicitaire et organisationnelle internationale durable.

C’est le développement historique qui ressort des documents actuellement connus.

55. Liste des sources

  1. Maurice Pinay, Complotto contro la Chiesa, Tipografia Dario Detti, Rome, 1962, italien, VII + 617 pages.
  2. Henri Fesquet, « La déclaration sur les juifs provoque une satisfaction qui n’est pas toujours sans réserves », Le Monde, 18 octobre 1965, dépêche de Rome du 16 octobre ; Le Journal du Concile, Robert Morel, Le Jas par Forcalquier, 1966, p. 988, cité par Francesco Ricossa, Sodalitium, n° 55, novembre 2003, p. 66, note 15.
  3. Giuseppe Alberigo (dir.), Storia del Concilio Vaticano II, vol. 5, Il Mulino / Peeters, Bologne / Louvain, 2001, p. 226, référence au Fonds Moeller, 2546, citée par Francesco Ricossa, Sodalitium, n° 55, novembre 2003, p. 66, note 15.
  4. Fernando M. González, « Algunos grupos radicales de izquierda y de derecha con influencia católica en México (1965–1975) », Historia y Grafía, Universidad Iberoamericana, Mexico, n° 29, 2007, pp. 57–93 ; spécialement pp. 63–64 et p. 60, note 3.
  5. Luis Herrán Ávila, « Las Falsas Derechas: Conflict and Convergence in Mexico’s Post-Cristero Right after the Second Vatican Council », The Americas, vol. 79, n° 2, Cambridge University Press pour l’Academy of American Franciscan History, avril 2022, pp. 321–350 ; spécialement pp. 330–331, 333 et 335.
  6. Gommar A. DePauw, Catholic Traditionalist Manifesto, communication du 31 décembre 1964, rendue publique le 15 mars 1965, archives du Catholic Traditionalist Movement ; Be Thou Peter!, lettre à Paul VI du 15 août 1967, mêmes archives.
  7. University of Illinois Urbana-Champaign, University Archives, Revilo P. Oliver Papers, Record Series 15/6/27, Box 4, pièces de Hugo Maria Kellner de 1967 ; inventaire du fonds, pp. 8–9.
  8. Hugo Maria Kellner, lettre au cardinal Michael Browne, 28 avril 1967, mentionnée par Francesco Ricossa, Sodalitium, n° 55, novembre 2003, p. 42 et note 22, p. 67.
  9. Louis Coache, avec Noël Barbara, Vade-mecum du catholique fidèle, 1968 ; voir Thibaud Chalmin, Une affaire d’Église, 1994, p. 60 et note 132.
  10. Thibaud Chalmin, Une affaire d’Église. Les débuts de l’occupation de Saint-Nicolas-du-Chardonnet (27 février–4 juillet 1977), mémoire de maîtrise d’histoire sous la direction de Jean-Marie Mayeur, Sorbonne, 1994.
  11. Noël Barbara, « Quelle certitude possède l’enseignement du Magistère ? », Forts dans la Foi, n° 10, mai–juin 1969, pp. 185–206 ; « Quelle est la valeur de l’enseignement ordinaire du Magistère ecclésiastique ? », ibid., n° 11, juillet–août 1969, pp. 259–290. Références citées par Cyrille Dounot, 2019, p. 153, note 122.
  12. Carlos Alberto Disandro, Iglesia y Pontificado. Una breve quaestio teológica, Editorial Montonera, Mar del Plata, 1969 ; avertissement daté de La Plata, 2 mai 1969 ; partie 2, paragraphe 1 ; partie 3, paragraphes 1 et 3 ; réédition Hostería Volante, La Plata, 1988.
  13. Carlos Alberto Disandro, « Pontificado y Pontífice. Una breve quaestio teológica (II) », La Hostería Volante, 1970 ; reproduit dans Joaquín Sáenz y Arriaga, La nueva Iglesia postconciliar o La nueva Iglesia montiniana, 2e édition, Editores Asociados, S. de R. L., Mexico, 1972, pp. 351–358. Pour la datation de la publication, Cyrille Dounot, 2019, p. 149.
  14. Cyrille Dounot, « Paul VI hérétique ? La déposition du pape dans le discours traditionaliste », dans Cyrille Dounot, Nicolas Warembourg et Boris Bernabé (dir.), La déposition du pape hérétique. Lieux théologiques, modèles canoniques, enjeux constitutionnels. Actes du colloque de Sceaux des 30–31 mars 2017, Mare & Martin / Presses universitaires de Sceaux, 2019, pp. 131–165.
  15. Frère François de Marie des Anges, Pour l’Église. Quarante ans de Contre-Réforme catholique, tome 3, Contre la dérive schismatique, 1969–1978, Éditions de la Contre-Réforme catholique, Saint-Parres-lès-Vaudes, 1996, pp. 10–15 et 110 et suivantes ; extrait « La tentation schismatique », pp. 10–34.
  16. Louis Coache, Les batailles du Combat de la Foi, Éditions de Chiré, Chiré-en-Montreuil, 1993, pp. 77–81 et chapitre 14.
  17. Francesco Ricossa, « Réponse au numéro spécial de La Tradizione cattolica sur le sédévacantisme », Sodalitium, édition française, n° 55, novembre 2003 ; spécialement p. 42 et pp. 66–67, notes 15 et 20–23 ; notes 38–42 pour le Bref examen et les marches romaines.
  18. Michel-Louis Guérard des Lauriers, lettre à Georges de Nantes, 8 août 1969, rapportée par Francesco Ricossa, Sodalitium, n° 55, novembre 2003, p. 42 et note 20, p. 67.
  19. Michel-Louis Guérard des Lauriers, « Le Siège apostolique est-il vacant ? (Lex orandi, lex credendi) », Cahiers de Cassiciacum, n° 1, Association Saint-Herménégilde, Nice, mai 1979, pp. 5–99.
  20. Michel-Louis Guérard des Lauriers, déclaration relative au Bref examen critique, Itinéraires, n° 142, avril 1970, pp. 48–50, reprise au n° 146, septembre–octobre 1970 ; référence donnée par Francesco Ricossa, Sodalitium, n° 55, novembre 2003, note 40.
  21. Magnus Lundberg, Francis Schuckardt, the Papacy, and the Apocalypse, The Alternative Pope Project, Working Paper, Uppsala University, 2024, anglais, 49 pages ; spécialement pp. 11–19.
  22. Joseph Marie Belzac, God As My Witness: The Truth About Bishop Francis Schuckardt, sans date, section « Ordination and Consecration ».
  23. Magnus Lundberg, Är påven katolik? Traditionalistiska variationer på ett tema, Uppsala Studies in Church History, vol. 16, Uppsala, 2024, suédois, pp. 36–37 et p. 46, note 57.
  24. Materialdienst, 34e année, n° 18, 15 septembre 1971, pp. 212–214, sur Einsicht, Reinhard Lauth et les marches romaines.
  25. « Defunti », notice d’Elisabeth Gerstner née Kleinpass, Sodalitium, édition italienne, n° 59, février 2006, p. 70.
  26. Joaquín Sáenz y Arriaga, La nueva Iglesia postconciliar o La nueva Iglesia montiniana, The Christian Book Club of America, Hawthorne, Californie, 1971 ; 2e édition, Editores Asociados, S. de R. L., Mexico, 1972.
  27. Joaquín Sáenz y Arriaga, Sede Vacante: Paulo VI no es legítimo Papa, Editores Asociados, Mexico, 1973 ; notice citée par Luis Herrán Ávila, 2022, p. 333, note 38.
  28. Francis E. Fenton, « The Orthodox Roman Catholic Movement », ORCM News, n° 15, 7 septembre 1975, p. 3, éditorial daté d’août 1975.
  29. « Robert W. Cleary », notice non signée, ORCM Newsletter, n° 27, 29 avril 1977, p. 6.
  30. Georges de Nantes, Liber accusationis in Paulum Sextum, Éditions de la Contre-Réforme catholique, avril 1973, adresse liminaire.
  31. Jean XXIII, allocution annonçant le concile, 25 janvier 1959 ; allocution d’ouverture de Vatican II, 11 octobre 1962.
  32. Paul VI, constitution apostolique Missale Romanum, 3 avril 1969 ; Congrégation pour le culte divin, décret de publication de l’édition typique du Missale Romanum, 26 mars 1970, protocole 166/70.
  33. Breve esame critico del Novus Ordo Missae, 1969, avec la lettre de présentation à Paul VI des cardinaux Alfredo Ottaviani et Antonio Bacci.
  34. François Charrière, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, décret d’érection de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, 1er novembre 1970.
  35. Congrégation pour la doctrine de la foi, notification du 12 mars 1983 relative aux consécrations épiscopales conférées par Ngô Đình Thục ; traduction anglaise dans L’Osservatore Romano, 18 avril 1983, p. 12.
  36. Jean-Paul II, lettre apostolique Ecclesia Dei, 2 juillet 1988, paragraphe 1.
  37. Revues citées dans la chronologie : Trento, à partir de 1972 ; Einsicht, à partir d’avril 1971 ; Kyrie Eleison ; Forts dans la Foi.

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