L’Indéfectibilité et l’immutabilité
du Gouvernement de l’Église
Selon Dom Mauro Cappellari (futur pape Grégoire XVI)
Table des matières
- Introduction
1.1. Contexte historique du Traité
1.2. Place dans Le Triomphe du Saint-Siège
1.3. Objet doctrinal et polémique
- La thèse fondamentale de l’immutabilité du gouvernement ecclésiastique
2.1. Distinction entre gouvernements civils et gouvernement de l’Église
2.2. Définition de l’immutabilité
2.3. Gouvernement et essence de l’Église
- L’Église comme société visible et hiérarchique
3.1. Société parfaite
3.2. Visibilité ecclésiale
3.3. Autorité doctrinale et juridictionnelle
3.4. Nécessité du gouvernement
- Les raisons de l’institution divine du gouvernement
4.1. École doctrinale
4.2. Tribunal spirituel
4.3. Unité et paix
4.4. Protection contre les innovations
4.5. Visibilité universelle
- Perpétuité et indéfectibilité
5.1. Assistance divine
5.2. Indéfectibilité
5.3. Argument tiré des promesses du Christ
5.4. Argument de Gamaliel
- Réfutation d’une forme indéterminée du gouvernement
6.1. Impossibilité doctrinale
6.2. Conséquences ecclésiologiques
6.3. Perte d’identité de l’Église
- L’Église identifiable par sa constitution
7.1. Comparaison avec les sociétés civiles
7.2. Gouvernement comme signe visible
7.3. Reconnaissance de la vraie Église
- Critique des novateurs
8.1. Protestantisme
8.2. Gallicanisme
8.3. Fébronianisme et tamburinisme
8.4. Abus et constitution
- Monarchie pontificale et primauté de Pierre
9.1. Réfutation du primus inter pares
9.2. Monarchie véritable
9.3. Autorité non despotique
9.4. Fonction du Pontife romain
- Réfutation du conciliarisme
10.1. Théories conciliaristes
10.2. Unité hiérarchique
10.3. Juridiction et dépendance
- Continuité ecclésiale et résistance aux innovations
11.1. Conservation du plan divin
11.2. Permanence de la constitution ecclésiastique
11.3. La vraie Église et la continuité du gouvernement
11.4. Objection et réponse
- Conclusion doctrinale
- Liste des sources
- Introduction
Le Traité sur l’immutabilité du gouvernement de l’Église de Dom Mauro Cappellari, futur pape Grégoire XVI, constitue l’un des exposés ecclésiologiques les plus systématiques du premier XIXe siècle en faveur de la permanence de la constitution hiérarchique et monarchique de l’Église catholique. Inséré originellement dans Le Triomphe du Saint-Siège et de l’Église contre les attaques des novateurs, l’ouvrage répond aux doctrines protestantes, gallicanes, fébronianistes et jansénisantes qui soutenaient, sous diverses formes, la mutabilité du gouvernement ecclésiastique ou la limitation essentielle de l’autorité pontificale. Cappellari développe une démonstration fondée sur la nature visible de l’Église, sa qualité de société parfaite, les promesses du Christ et l’indéfectibilité de la constitution hiérarchique instituée divinement. Depuis la publique hérésie de Paul VI en 1964, le siège apostolique est vacant ; cependant, la constitution divine de l’Église demeure intacte dans sa permanence essentielle, et ce traité conserve toute son actualité pour comprendre que l’Église subsiste telle que le Christ l’a fondée.
1.1. Contexte historique du Traité
Le Traité appartient à une période de profondes contestations ecclésiologiques. Les conséquences intellectuelles de la Réforme protestante, du gallicanisme, du fébronianisme et des courants rationalistes avaient progressivement déplacé le débat théologique du domaine strictement doctrinal vers la question même de l’autorité ecclésiastique. Le problème n’était plus seulement celui d’une doctrine particulière, mais celui du principe visible chargé d’en garantir l’intégrité. Dom Mauro Cappellari, bénédictin camaldule né à Bellune en 1765 et élevé plus tard au souverain pontificat sous le nom de Grégoire XVI, intervient précisément dans ce contexte. Théologien formé dans les écoles religieuses de son ordre, membre de l’Académie de la Religion catholique et plus tard cardinal puis préfet de la Propagande, il appartient à cette génération de penseurs ultramontains qui entreprirent de répondre méthodiquement aux doctrines contestant la primauté romaine et la constitution hiérarchique de l’Église.
1.2. Place dans Le Triomphe du Saint-Siège
Le Traité sur l’immutabilité du gouvernement de l’Église ne constitue pas un écrit indépendant dans son origine première. Il forme le discours préliminaire et doctrinal du Triomphe du Saint-Siège, mais son ampleur et son organisation lui ont conféré rapidement une autonomie intellectuelle. L’édition française du XIXe siècle souligne elle-même cette importance exceptionnelle, en présentant ce traité comme une démonstration complète de l’immutabilité du gouvernement ecclésiastique et comme un exposé des principes permanents sur lesquels repose l’Église visible. L’œuvre se divise en nombreux paragraphes successifs dont chacun poursuit une étape précise du raisonnement général. Cette architecture méthodique témoigne d’une volonté non seulement polémique, mais véritablement scientifique, selon la méthode scolastique adaptée aux controverses modernes.
1.3. Objet doctrinal et polémique
Le problème fondamental auquel Cappellari répond peut être formulé ainsi : le gouvernement de l’Église est-il, comme les gouvernements politiques, susceptible de changements essentiels ? À cette question, l’auteur répond négativement avec une absolue fermeté. Toute son argumentation tend à établir que le gouvernement ecclésiastique est d’institution divine, possède une forme déterminée, appartient à l’essence visible de l’Église et demeure perpétuellement identique dans sa constitution fondamentale. Ainsi, l’ouvrage ne défend pas simplement certains privilèges romains ou certaines pratiques disciplinaires. Il défend la structure même de l’Église voulue par Jésus-Christ, ce qui revêt une importance particulière dans la situation actuelle de vacance du Siège apostolique depuis 1964.
- La thèse fondamentale de l’immutabilité du gouvernement ecclésiastique
2.1. Distinction entre gouvernements civils et gouvernement de l’Église
Cappellari commence par une distinction décisive entre deux ordres de réalités politiques et sociales. Les gouvernements humains dépendent de circonstances historiques, de conventions, d’équilibres de forces et des volontés humaines. Leur forme peut varier selon les peuples et les époques. Monarchie, aristocratie ou démocratie peuvent se succéder sans que subsiste nécessairement la même constitution. L’histoire romaine et orientale fournit à l’auteur des exemples de telles mutations. Mais cette mutabilité, soutient-il, ne saurait être transférée au gouvernement de l’Église. L’Église ne procède pas d’une convention humaine ni d’un contrat social. Son gouvernement ne dérive pas d’une souveraineté populaire ni d’un accord politique. Son origine réside dans une institution divine positive. Par conséquent, la comparaison entre gouvernements civils et gouvernement ecclésiastique ne peut être faite qu’avec de strictes précautions conceptuelles.
2.2. Définition de l’immutabilité
Par immutabilité, Cappellari n’entend pas l’absence de toute évolution disciplinaire ou administrative. Il distingue soigneusement les changements accidentels et les changements essentiels. Les premiers concernent l’exercice contingent du pouvoir, certaines formes administratives ou des mesures disciplinaires secondaires. Les seconds toucheraient la nature du pouvoir, son siège, sa constitution ou les relations hiérarchiques fondamentales. C’est cette seconde catégorie que Cappellari déclare impossible. Selon lui, modifier essentiellement la constitution hiérarchique reviendrait non à réformer l’Église, mais à en établir une autre, ce qui est incompatible avec l’indéfectibilité promise par le Christ.
2.3. Gouvernement et essence de l’Église
La conséquence immédiate du principe précédent apparaît dans le lien intime que Cappellari établit entre gouvernement et essence ecclésiale. L’Église n’est pas une multitude indistincte de croyants unis seulement par des sentiments religieux communs ou par une adhésion intérieure à l’Évangile. Elle constitue une société véritable dont l’organisation visible appartient à son identité même. Cette affirmation possède une portée considérable. Si le gouvernement appartient seulement aux circonstances extérieures, il peut varier sans que l’Église perde son identité. Mais si, au contraire, le gouvernement appartient au plan constitutif voulu par Jésus-Christ, le modifier essentiellement revient à altérer l’Église elle-même. Cappellari adopte ici une logique analogue à celle d’Aristote concernant les cités politiques. Une société demeure identique tant que subsiste la forme qui organise ses relations fondamentales ; lorsque cette forme change substantiellement, ce n’est plus la même société.
- L’Église comme société visible et hiérarchique
3.1. Société parfaite
Afin d’établir la nécessité du gouvernement ecclésiastique, Cappellari développe la doctrine traditionnelle de l’Église comme société parfaite. Une société parfaite possède en elle-même les moyens nécessaires pour atteindre sa fin propre. Or la fin de l’Église est surnaturelle : conduire les âmes au salut, conserver la révélation, administrer les sacrements, enseigner la vérité divine et gouverner spirituellement les fidèles. Une telle mission suppose nécessairement l’existence d’une autorité, d’un ordre hiérarchique et d’un pouvoir juridictionnel. Sans ces éléments, l’Église deviendrait une association privée ou une école d’opinions religieuses, incapable d’accomplir la mission confiée par le Christ. Le gouvernement apparaît ainsi non comme une concession historique ou disciplinaire, mais comme une nécessité intrinsèque découlant de la finalité même de l’Église.
3.2. Visibilité ecclésiale
La visibilité de l’Église constitue l’un des arguments majeurs du traité. Cappellari invoque l’image prophétique d’Isaïe : la montagne élevée vers laquelle affluent les nations. Cette figure signifie que l’Église devait être manifeste, reconnaissable, publique et identifiable parmi les sociétés humaines. Une Église invisible ou indéterminée répugnerait au dessein même du Christ. Mais cette visibilité ne consiste pas seulement dans l’existence matérielle des fidèles. Elle réside aussi dans la profession publique de foi, la hiérarchie, l’autorité doctrinale, la juridiction et l’ordre gouvernemental. Autrement dit, la visibilité de l’Église implique la visibilité de son gouvernement. Sans structure identifiable, l’Église ne pourrait être distinguée des innombrables sectes qui prétendent également se réclamer de Jésus-Christ.
3.3. Autorité doctrinale et juridictionnelle
Le gouvernement de l’Église comprend, selon Cappellari, une double fonction. La première est doctrinale. L’Église enseigne avec autorité. Elle ne propose pas simplement des opinions théologiques soumises à l’arbitrage individuel ; elle transmet et interprète authentiquement la révélation. La seconde fonction est juridictionnelle. L’Église juge les causes spirituelles, les controverses et les comportements contraires à la foi ou à la discipline. Cette juridiction ne constitue pas une simple autorité morale. Elle implique commandement, obligation et pouvoir de décision. Sans juridiction, l’autorité doctrinale elle-même demeurerait inefficace. Une vérité que nul n’a le droit de défendre ou d’imposer juridiquement devient rapidement incapable d’assurer l’unité. Ainsi, doctrine et gouvernement apparaissent chez Cappellari comme inséparables.
3.4. Nécessité du gouvernement
La nécessité du gouvernement résulte alors avec évidence. Une société universelle appelée à durer jusqu’à la fin du monde ne peut subsister sans principe d’unité, sans autorité reconnue, sans centre visible, sans pouvoir réel. L’absence de gouvernement produirait inévitablement pluralité doctrinale, fragmentation, rivalités et dissolution. Cappellari souligne que Jésus-Christ n’a pas seulement annoncé des vérités ; il a fondé une société organisée destinée à les conserver et à les transmettre. Cette société devait donc recevoir une constitution propre, dont la permanence est garantie par l’assistance divine.
- Les raisons de l’institution divine du gouvernement
4.1. École doctrinale
La première raison pour laquelle Jésus-Christ institua un gouvernement consiste dans la fonction enseignante de l’Église. Le christianisme repose sur une révélation objective. Cette révélation doit être conservée, interprétée et transmise fidèlement. Pour cette raison, l’Église est comparée à une école permanente. Mais une école suppose des maîtres, des disciples et une autorité compétente. Sans cette distinction, toute doctrine devient abandonnée au jugement privé. Le gouvernement ecclésiastique protège donc la vérité révélée contre l’arbitraire individuel.
4.2. Tribunal spirituel
La seconde raison réside dans l’existence nécessaire d’un tribunal spirituel. Les doutes surgissent en matière doctrinale, disciplinaire, sacramentelle ou juridictionnelle. Si aucun juge n’existe pour les résoudre, la paix religieuse devient impossible. Cappellari insiste : le Christ n’a pas laissé l’Église dans une indétermination judiciaire. Il a voulu qu’il existe une autorité capable de décider, de trancher et de mettre fin aux controverses. Le gouvernement ecclésiastique apparaît dès lors comme un remède providentiel contre l’anarchie doctrinale.
4.3. Unité et paix
L’unité constitue une troisième finalité fondamentale. Les fidèles proviennent de nations diverses, de langues diverses et de coutumes diverses. Ils doivent néanmoins former un seul corps. Cette unité ne peut résulter d’une simple sympathie religieuse. Elle exige une même foi, une même loi et une même autorité. Ainsi, selon Cappellari, l’unité visible suppose nécessairement un gouvernement visible. L’autorité ecclésiastique ne détruit donc pas la communion ; elle en constitue la condition.
4.4. Protection contre les innovations
Le gouvernement fut encore établi afin de protéger l’Église contre les innovations. Toute société exposée au temps rencontre dissidences, ambitions, erreurs et tentatives d’usurpation. L’Église n’échappe pas à cette loi historique. Mais Jésus-Christ, prévoyant ces dangers, voulut instituer un ordre hiérarchique capable de défendre la doctrine, la discipline et l’unité. La hiérarchie ne constitue donc pas une domination arbitraire. Elle agit comme gardienne de la continuité apostolique.
4.5. Visibilité universelle
Enfin, Cappellari revient sur la finalité missionnaire du gouvernement. L’Église est destinée à toutes les nations. Elle doit pouvoir être reconnue universellement. Or une société sans forme stable ni autorité définie ne pourrait prétendre enseigner le monde entier. Le gouvernement devient alors l’un des signes permettant à l’Église de demeurer visible à travers les siècles et parmi les peuples. Cette universalité visible appartient au dessein même du Christ.
- Perpétuité et indéfectibilité
5.1. Assistance divine
Après avoir établi la nécessité intrinsèque d’un gouvernement dans l’Église, Cappellari franchit une étape décisive : ce gouvernement n’est pas seulement nécessaire, il est perpétuel. Cette perpétuité découle directement des promesses du Christ. Le Sauveur n’a pas simplement fondé une société religieuse appelée à subsister aussi longtemps que les circonstances humaines le permettraient ; il s’est engagé à assister son Église jusqu’à la consommation des siècles. Cette assistance ne peut être réduite à une protection morale vague ou à une simple influence spirituelle. Elle comporte, selon Cappellari, une garantie réelle concernant l’existence même du plan ecclésial institué par Jésus-Christ.
5.2. Indéfectibilité
Cette assistance conduit directement à la doctrine de l’indéfectibilité. L’indéfectibilité signifie que l’Église ne peut jamais faillir dans sa mission essentielle ni perdre les éléments constitutifs voulus par son fondateur. Cappellari insiste ici sur une distinction importante. L’Église peut souffrir persécutions, crises, scandales, abus personnels ou défaillances humaines. Mais ces épreuves n’atteignent pas son essence. L’indéfectibilité n’implique pas l’absence de difficultés historiques ; elle implique l’impossibilité d’une destruction substantielle. Le gouvernement ecclésiastique appartient précisément à cette sphère essentielle.
5.3. Argument tiré des promesses du Christ
Les promesses évangéliques constituent pour Cappellari une preuve positive. Le Christ promet : « Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles. » Cette assistance permanente ne saurait, selon lui, être comprise indépendamment de la mission gouvernementale confiée à l’Église. Car l’Église ne subsiste pas comme simple souvenir historique du Christ. Elle subsiste en enseignant, en gouvernant et en sanctifiant. L’assistance doit donc accompagner ces fonctions. Autrement dit, si le gouvernement pouvait changer substantiellement, la promesse d’assistance deviendrait inintelligible.
5.4. Argument de Gamaliel, une confirmation historique illustrant la stabilité des œuvres divines
Cappellari renforce encore sa démonstration en invoquant la parole de Gamaliel rapportée dans les Actes des Apôtres : « Si cette œuvre vient des hommes, elle se détruira d’elle-même ; mais si elle vient de Dieu, vous ne pourrez la détruire. » Cette citation reçoit chez lui une portée ecclésiologique. L’Église est précisément l’œuvre divine par excellence. Si son gouvernement était sujet aux altérations essentielles ou aux destructions imposées par l’orgueil humain, il faudrait conclure que cette œuvre ne possède pas la solidité propre aux institutions divines. L’argument traduit une logique métaphysique : l’œuvre divine doit porter l’empreinte de la stabilité de son auteur.
- Réfutation d’une forme indéterminée du gouvernement
6.1. Impossibilité doctrinale
Une objection se présente alors. Le Christ aurait-il pu laisser volontairement la forme du gouvernement ecclésiastique indéterminée, permettant ainsi aux générations successives de choisir librement la constitution la plus adaptée ? Cappellari répond négativement. Une telle hypothèse introduirait immédiatement une incertitude radicale. On ne saurait plus où réside l’autorité, qui possède juridiction, qui peut enseigner ou qui peut juger. Le gouvernement deviendrait dépendant des majorités, des circonstances ou des conventions humaines. Or le Christ n’a jamais présenté son Église comme une société fondée sur le consentement variable de ses membres. Il l’a fondée sur une mission reçue d’en haut.
6.2. Conséquences ecclésiologiques
Les conséquences d’une forme indéterminée seraient, selon Cappellari, désastreuses. Si aucune constitution n’était fixée, disciples et maîtres deviendraient interchangeables, pasteurs et fidèles pourraient échanger leurs fonctions et le pouvoir perdrait toute détermination. L’Église cesserait alors d’être un corps ordonné. Elle deviendrait une association religieuse flottante, susceptible de se reconfigurer indéfiniment. Une telle conception détruirait précisément ce que le Christ voulait établir : une société stable et hiérarchique. La distinction entre enseigner et apprendre, gouverner et obéir, juger et être jugé, appartient à la structure même de l’ordre ecclésiastique.
6.3. Perte d’identité de l’Église
Cappellari introduit ici l’un de ses arguments les plus profonds. Une société change d’identité lorsque change sa constitution fondamentale. Il invoque Aristote : une cité demeure identique tant que subsiste sa forme politique ; lorsqu’elle change essentiellement, ce n’est plus la même cité. Cette analogie politique devient un instrument ecclésiologique. Si l’Église passait d’une constitution hiérarchique à une démocratie, d’une monarchie spirituelle à une fédération autonome ou d’un ordre déterminé à une souveraineté diffuse, elle ne serait plus la même société. La continuité historique seule ne suffirait pas. Ce qui fonde l’identité ecclésiale est la permanence du plan voulu par le Christ.
- L’Église identifiable par sa constitution
7.1. Comparaison avec les sociétés civiles
Cappellari introduit ensuite une comparaison soigneusement nuancée avec les sociétés politiques. Les nations civiles peuvent traverser de profondes transformations : dynasties, révolutions, changements constitutionnels. Elles demeurent néanmoins identifiables grâce au territoire, à la population ou à la continuité nationale. Mais l’Église ne possède aucun de ces caractères exclusifs. Elle est universelle, répandue parmi toutes les nations, indépendante des frontières et sans territoire propre. Elle ne peut donc être reconnue au moyen des critères qui servent à identifier les États. Sa reconnaissance exige d’autres signes, et parmi ces signes, Cappellari place au premier rang la constitution gouvernementale.
7.2. Gouvernement comme signe visible
Le gouvernement devient ainsi un signe de visibilité. L’Église ne peut être reconnue par une inspiration intérieure privée, par un simple accord moral ou par une expérience subjective. Elle doit être identifiable extérieurement. Or cette identification suppose hiérarchie, juridiction, autorité doctrinale et continuité gouvernementale. Si ces éléments devenaient fluctuants, la distinction entre Église et sectes disparaîtrait. Toute communauté religieuse pourrait alors revendiquer la succession chrétienne. Le Christ aurait fondé une société impossible à discerner. Pour Cappellari, cette conclusion est inadmissible.
7.3. Reconnaissance de la vraie Église
Cette réflexion conduit à un principe décisif. Là où demeure la constitution essentielle voulue par Jésus-Christ, là demeure la véritable Église. Inversement, là où cette constitution est abandonnée ou remplacée, l’identité ecclésiale devient problématique. Cette thèse prépare la critique que Cappellari adressera aux novateurs. Ceux-ci prétendent souvent défendre une réforme ou corriger des abus. Mais, selon lui, ils touchent en réalité au principe même du gouvernement ecclésiastique. Le débat ne concerne donc pas de simples disciplines secondaires. Il concerne la permanence visible du plan divin institué dans l’Église.
- Critique des novateurs
8.1. Protestantisme
Après avoir établi positivement la nécessité et la perpétuité du gouvernement ecclésiastique, Cappellari entreprend l’examen des doctrines qui lui paraissent le contredire. Le protestantisme constitue pour lui la première et la plus radicale de ces contestations. La critique protestante ne se limite pas, selon lui, à certaines doctrines particulières ; elle touche au principe même de l’autorité visible. En substituant le jugement privé, l’interprétation individuelle et la souveraineté de la conscience à l’autorité hiérarchique instituée par Jésus-Christ, le protestantisme introduit une dissolution structurelle. Cette dissolution produit historiquement multiplication des confessions, fragmentation doctrinale, absence d’autorité définitive et instabilité permanente.
8.2. Gallicanisme
Le gallicanisme apparaît chez Cappellari comme une contestation plus subtile. Contrairement au protestantisme, il ne nie pas ouvertement la hiérarchie, la primauté ou la visibilité de l’Église. Mais il tend à limiter l’autorité pontificale et à transférer une partie de la souveraineté ecclésiastique vers les Églises particulières, les épiscopats nationaux ou les assemblées ecclésiastiques. Cappellari estime que cette limitation compromet la cohérence même du gouvernement ecclésiastique. Une monarchie dont l’autorité suprême dépendrait en permanence d’instances concurrentes perdrait son unité essentielle. Le gallicanisme introduit ainsi une dualité de principes qui engendre inévitablement conflits de compétence, incertitude juridictionnelle et affaiblissement de l’unité.
8.3. Fébronianisme et tamburinisme
Cappellari réserve une attention particulière au fébronianisme et aux doctrines associées à Tamburini. Ces systèmes admettent volontiers une certaine primauté romaine, une fonction de coordination ou une présidence d’honneur. Mais ils refusent d’y reconnaître une véritable souveraineté. Le Pape y devient essentiellement un premier parmi des égaux. Cette conception attire particulièrement la critique de Cappellari. Elle semble sauvegarder la tradition catholique tout en réduisant discrètement son principe monarchique. Le danger apparaît donc plus grand encore que dans la négation ouverte. Cappellari utilise les concessions mêmes de ses adversaires contre eux, notamment la reconnaissance par Tamburini que changer la forme essentielle du gouvernement reviendrait à détruire l’ordre établi par Jésus-Christ.
8.4. Abus et constitution
Une distinction essentielle apparaît ici. Les novateurs, affirme Cappellari, prétendent souvent ne combattre que des abus. Mais il faut distinguer rigoureusement abus personnels et constitution divine. Les abus peuvent exister chez les prélats, dans l’administration ou dans certaines pratiques disciplinaires. Aucune société humaine n’en est totalement exempte. Mais l’existence d’abus ne détruit pas le droit. Une monarchie ne cesse pas d’être monarchique parce qu’un souverain gouverne mal. De même, l’Église ne perd pas sa constitution parce que certains hommes l’exercent imparfaitement. Les novateurs utilisent fréquemment les abus comme prétexte afin d’attaquer indirectement la juridiction, la hiérarchie ou la primauté.
- Monarchie pontificale et primauté de Pierre
9.1. Réfutation du primus inter pares
L’une des thèses principales combattues par Cappellari soutient que le Pontife romain ne serait qu’un primus inter pares, un premier parmi des égaux. Cette théorie admet un certain honneur romain, une préséance ou parfois une fonction d’arbitrage. Mais elle refuse une juridiction suprême propre. Pour Cappellari, cette conception vide la primauté de sa substance. Un premier purement honorifique ne constitue pas un principe de gouvernement. Or l’Église, en tant que société visible, requiert précisément unité de commandement, continuité juridictionnelle et autorité souveraine. L’intervention romaine apparaît dès les premiers siècles comme une réalité gouvernementale et non simplement honorifique.
9.2. Monarchie véritable
Cappellari affirme donc que le gouvernement de l’Église possède une forme monarchique véritable. Il convient toutefois de préciser ce qu’il entend par monarchie. Il ne s’agit pas d’un absolutisme arbitraire ni d’un pouvoir indépendant du Christ. Le Pape demeure ministre, vicaire et dépositaire. Mais ce ministère implique néanmoins une souveraineté réelle. Une société universelle ne peut subsister durablement sans centre visible d’unité. Le Pontife romain remplit précisément cette fonction. La monarchie ecclésiastique apparaît alors comme spirituelle, ministérielle et sacrée, mais authentiquement monarchique.
9.3. Autorité non despotique
Les adversaires accusent volontiers la monarchie pontificale de despotisme. Cappellari considère cette accusation comme un sophisme. Elle repose sur une confusion entre domination et despotisme. Toute société comporte nécessairement un pouvoir de commander. Cette domination appartient à l’essence du gouvernement. Le despotisme, au contraire, désigne arbitraire, caprice ou usage injuste du pouvoir. Or l’existence d’un pouvoir souverain n’implique nullement son abus. Le gouvernement ecclésiastique diffère des tyrannies humaines parce qu’il demeure ordonné à la vérité, au salut et au bien spirituel.
9.4. Fonction du Pontife romain
La fonction du Pontife romain se comprend alors avec clarté. Il agit comme principe visible d’unité, gardien de la foi, juge suprême et centre juridictionnel. Cette fonction ne détruit pas l’autorité des évêques. Elle la coordonne et l’ordonne. Les évêques possèdent une mission véritable, mais celle-ci demeure intégrée dans l’unité hiérarchique de l’Église universelle. Ainsi, pour Cappellari, l’épiscopat et la primauté ne sont pas des réalités concurrentes. Ils appartiennent au même organisme hiérarchique.
- Réfutation du conciliarisme
10.1. Théories conciliaristes
La critique de Cappellari s’étend ensuite aux doctrines conciliaristes. Celles-ci soutiennent, sous des formes diverses, que l’autorité suprême résiderait dans l’Église universelle ou dans le concile représentant cette universalité, et que le Pape ne gouvernerait qu’en dépendance de cette souveraineté collective. L’auteur considère cette théorie comme incompatible avec la forme monarchique du gouvernement ecclésiastique. Une monarchie dont le souverain serait continuellement soumis à une autorité supérieure permanente cesserait d’être monarchique. Le conciliarisme introduit donc, selon lui, une contradiction interne.
10.2. Unité hiérarchique
Le problème fondamental demeure celui de l’unité. Deux souverainetés permanentes ne peuvent coexister sans conflit. Si l’autorité suprême appartient simultanément au Pape et au concile, la constitution ecclésiastique devient ambiguë. Qui décide finalement ? Qui juge ? Qui tranche les conflits ? Le conciliarisme ne fournit pas de réponse satisfaisante. Cappellari conclut donc qu’une hiérarchie stable exige un principe unique d’unité visible.
10.3. Juridiction et dépendance
Cette réflexion conduit à la question de la juridiction. Toute juridiction ecclésiastique suppose ordre, dépendance et coordination. Le gouvernement de l’Église n’est pas une juxtaposition d’autorités indépendantes. Il forme un organisme. Or tout organisme exige principe de cohésion, centre et unité de direction. La juridiction ecclésiastique ne peut donc être pensée comme une souveraineté dispersée entre plusieurs centres autonomes. Cappellari considère cette dispersion comme incompatible avec le plan même du Christ.
- Continuité ecclésiale et résistance aux innovations
11.1. Conservation du plan divin
L’ensemble de la démonstration précédente conduit Cappellari à une conclusion ecclésiologique majeure : l’Église demeure identique à elle-même tant qu’elle conserve la constitution fondamentale instituée par Jésus-Christ. Cette conservation ne dépend pas du génie politique des hommes, des préférences nationales ou des évolutions culturelles, mais de la fidélité au plan divin. Le gouvernement ecclésiastique ne procède pas d’une sagesse simplement humaine susceptible d’être perfectionnée ou remplacée. Il procède d’une volonté divine positive. Toucher substantiellement à l’un des éléments constitutifs revient nécessairement à affecter les autres.
11.2. Permanence de la constitution ecclésiastique
Cette continuité implique une permanence objective. L’Église peut traverser guerres, persécutions, crises morales ou périodes de faiblesse humaine. Mais aucune de ces épreuves n’altère nécessairement sa constitution. Cappellari distingue constamment souffrance historique et destruction essentielle. Les persécutions touchent les personnes, les institutions visibles ou l’exercice concret de certaines fonctions. Mais elles ne détruisent pas le principe gouvernemental voulu par Jésus-Christ. Cette distinction permet d’éviter deux erreurs opposées : identifier l’Église avec la perfection morale permanente de ses membres, ou conclure qu’une crise historique autoriserait une reconstruction fondamentale de la constitution ecclésiastique.
En effet l’indéfectibilité de la constitution ne suppose pourtant pas la perpétuité de l’exercice actuel. Par exemple pendant les interrègnes pontificaux :
- le pape manque ;
• certaines juridictions expirent ;
• aucune nouvelle loi universelle ne peut être promulguée ;
et pourtant :
- l’Église subsiste ;
• la monarchie demeure ;
• la constitution reste intacte.
Appliqué à la crise actuelle de vacance prolongée, ce principe est donc simplement l’extension logique des vacances ordinaires à une crise extraordinaire.
11.3. La vraie Église et la continuité du gouvernement
Cette permanence conduit Cappellari à formuler l’une des thèses les plus célèbres du traité. Supposons qu’une partie du clergé adopte innovations, prétentions illégitimes ou altérations substantielles du gouvernement. La véritable Église se reconnaîtrait dans la partie demeurée fidèle au plan originel. Car l’Église doit toujours subsister telle que Jésus-Christ l’a instituée. Si une altération essentielle du gouvernement était réellement introduite, la continuité ecclésiale demeurerait dans la conservation du modèle primitif. La portion du clergé qui, au milieu des contradictions, des prétentions sans fondement, des usurpations et des séductions, résisterait invinciblement et conserverait l’ordre établi par Jésus-Christ, constituerait précisément la véritable Église. Ce principe est d’une brûlante actualité dans la situation de vacance du Siège apostolique depuis la publique hérésie de Paul VI en 1964.
11.4. Objection : « Le gouvernement de l’Eglise étant garanti par le Christ-même, il ne peut jamais donc y avoir vacance prolongée du Saint-Siège. »
Réponse :
Non, Cappellari parle de la perpétuité de la constitution, non de l’exercice ininterrompu de toutes les autorités individuelles. En effet la perpétuité du gouvernement doit être entendue quant à la constitution essentielle de l’Église, et non comme exigeant l’exercice continuellement actuel de chaque sujet de juridiction. De même qu’une vacance du Siège romain n’abolit pas la papauté, une crise exceptionnelle n’abolit pas la constitution monarchique de l’Église.
- Conclusion doctrinale
Le Traité sur l’immutabilité du gouvernement de l’Église constitue bien davantage qu’une polémique contre certaines écoles théologiques du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Il représente une construction ecclésiologique systématique. Le point de départ du raisonnement consiste dans la distinction entre gouvernements humains et gouvernement de l’Église. Les premiers sont essentiellement variables. Le second procède d’une institution divine. À partir de cette distinction fondamentale, Cappellari développe une chaîne de propositions rigoureusement liées. L’Église est une société visible et parfaite. Une société de cette nature exige nécessairement un gouvernement. Jésus-Christ a institué ce gouvernement afin d’enseigner, de juger, de conserver l’unité, de protéger la foi et de rendre l’Église identifiable parmi les nations. Ce gouvernement appartient au plan constitutif même de l’Église. Les promesses du Christ et l’indéfectibilité ecclésiale garantissent sa permanence. Une modification essentielle de cette constitution entraînerait une rupture d’identité. Enfin, l’auteur conclut que la monarchie pontificale appartient non à une évolution historique contingente, mais au dessein originel du fondateur de l’Église. Cette doctrine conserve toute sa force aujourd’hui : malgré la vacance du Siège, la constitution divine demeure indéfectible.
- Liste des sources
Source principale
Cappellari, Mauro (futur Grégoire XVI). Traité sur l’immutabilité du gouvernement de l’Église, traduction française de M. Menghi-d’Arville, Paris, Société Reproductive des Bons Livres ; Belgique et départements : Henri Barba et Cie, 1839.
Œuvre originale
Cappellari, Mauro. “Il Trionfo della Santa Sede e della Chiesa contro gli assalti dei novatori combattuti e respinti colle loro stesse armi” Rome
Sources philosophiques et théologiques citées ou mobilisées par Cappellari
Aristote. Politique, livre III.
Tamburini, Pietro. Vera Idea della Santa Sede.
Saintes Écritures : Isaïe, Évangile selon saint Matthieu, Actes des Apôtres (Vulgate).
Source biographique
Henrion, Mathieu-Richard-Auguste. Histoire générale de la Papauté. Paris, XIXe siècle.