Commonitorium de saint Vincent de Lérins
Instrument de Connaissance du Dépôt de la Foi
Sa relation avec les Règles de Foi
Table des Matières :
Introduction
- Le Commonitorium : contexte et contenu général
- Les règles de foi selon saint Vincent
- Le critère trinitaire : quod ubique, quod semper, quod ab omnibus
- Ce critère comme instrument de discernement de l’infaillible
- Liens avec la doctrine de l’infaillibilité définie à Vatican 1
Conclusion
Références principales
Introduction
Dans la fidélité à la doctrine catholique telle qu’elle fut transmise par les saints Pères et confirmée par les conciles œcuméniques jusqu’au vingtième siècle, il convient d’examiner avec soin les écrits qui éclairent les règles de la foi et les mécanismes par lesquels l’Église discerne la vérité infaillible.
Parmi ces écrits, le Commonitorium de saint Vincent de Lérins († vers 450) occupe une place éminente. Composé vers 434, ce traité, souvent qualifié d’« aide-mémoire » ou d’avertisseur, vise à fortifier les fidèles contre les nouveautés hérétiques en rappelant les critères immuables de la Tradition catholique.
Cette étude se propose d’analyser le Commonitorium dans sa relation avec les règles de foi, et plus particulièrement avec la notion d’infaillibilité. L’accent sera mis surtout sur l’idée que le célèbre critère trinitaire
« quod ubique, quod semper, quod ab omnibus » (ce qui est cru partout, toujours et par tous)
constitue un instrument précieux pour discerner ce qui relève de l’enseignement infaillible de l’Église.
Le fondement le plus profond de cet instrument d’infaillibilité est la promesse de Notre Seigneur Jésus Christ : « les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle » (Matthieu 16, 18). Ainsi, si l’Église entière d’autrefois, d’aujourd’hui et de partout enseigne ou croit la même chose, elle ne peut errer, car autrement la promesse du Seigneur n’aurait aucune force, ce qui est impossible.
- Le Commonitorium : contexte et contenu général
Saint Vincent de Lérins, moine et théologien provençal, rédigea son Commonitorium primum (le second est apocryphe) dans le contexte des controverses christologiques du cinquième siècle, marquées par le nestorianisme et d’autres erreurs. Retiré à l’île de Lérins, il compose cet ouvrage à titre d’aide-mémoire personnel, mais destiné à l’édification de l’Église. Le titre complet est Commonitorium adversus profanas omnium haereticorum novitates (Avertissement contre les nouveautés profanes de tous les hérétiques), soulignant sa visée anti-hérétique. Après sa publication il fut assez rapidement reconnu par les autres Pères de l’Église comme exprimant leur doctrine commune.
Le traité se divise en trente-trois chapitres. Après une introduction (chapitre 1) où l’auteur invoque l’Écriture pour justifier son entreprise – « Interrogate patres vestros, et narrabunt vobis » (Deutéronome 32, 7) (Interrogez vos pères, et ils vous le raconteront) –, il expose une règle générale pour distinguer la vérité catholique de l’erreur (chapitres 2-3). Les chapitres suivants appliquent cette règle à des hérésies spécifiques, en insistant sur l’autorité des conciles et des Pères. Saint Vincent conclut par une exhortation à la persévérance dans la Tradition (chapitre 28).
Le Commonitorium n’est pas un traité systématique, mais un guide pratique. Il s’inscrit dans la logique de la raison éclairée par la foi : comme saint Thomas d’Aquin l’enseignera plus tard dans la Somme théologique (deuxième partie de la deuxième partie, question 1, article 9), la foi catholique repose sur un dépôt divin à conserver intégralement, sans innovation. Ce texte fut hautement estimé par les théologiens catholiques, comme en témoigne son inclusion dans les collections patristiques et son influence doctrinale lors des préparations au Concile de Trente (lors de la session 4, 1546), où ses principes sur la Tradition éclairent le décret sur les sources de la Révélation.
- Les règles de foi selon saint Vincent
Saint Vincent distingue deux sources principales pour fortifier la foi : l’autorité de la Loi divine (l’Écriture) et la Tradition de l’Église catholique (chapitre 2, numéro 4-5). Reconnaissant que l’Écriture, bien que parfaite, est sujette à des interprétations multiples – comme le montrent les hérésies de Novatien, Sabellius, Arius ou Nestorius –, il insiste sur la nécessité d’une « ligne » interprétative conforme au sens ecclésial : « Propheticae et apostolicae interpretationis linea secundum Ecclesiastici et Catholici sensus normam dirigatur » (chapitre 2, numéro 5) (La ligne de l’interprétation prophétique et apostolique doit être dirigée selon la norme du sens ecclésiastique et catholique).
Cette règle s’apparente aux « règles de foi » (regulae fidei) des Pères antérieurs, comme chez Irénée de Lyon (Adversus haereses, livre 1, chapitre 10, paragraphe 1) ou Tertullien (De praescriptione haereticorum, 13). Chez saint Vincent, elle culmine dans le critère de catholicité : ce qui est vrai est ce qui est universel, ancien et unanimement professé par tous.
Ces trois notes :
– universalité, antiquité, consensus –
forment un tout indissoluble, garantissant la fidélité au dépôt apostolique. Comme le précise le Concile de Trente : « nec non traditiones ipsas, oraliter quidem a Christo, aut a Spiritu Sancto dictatas, atque ab Ecclesia […] cum pari pietatis affectu ac reverentia suscipiendas esse decernimus » (session 4, 1546 ; Denzinger-Schönmetzer 1501) ([le Synode] reçoit et vénère avec un égal sentiment de piété et de révérence […] lesdites traditions, soit qu’elles appartiennent à la foi, soit qu’elles concernent les mœurs, comme ayant été dictées, soit oralement par le Christ lui-même, soit par le Saint-Esprit, et conservées dans l’Église catholique par une succession ininterrompue).
Ainsi, les règles de foi ne sont pas arbitraires, mais objectives : elles mesurent la conformité à la Tradition vivante de l’Église, corps mystique du Christ.
- Le critère trinitaire : quod ubique, quod semper, quod ab omnibus
Le cœur du Commonitorium réside dans le chapitre 2, numéro 5, où saint Vincent formule le critère trinitaire :
« In ipsa item Catholica Ecclesia magnopere curandum est ut id teneamus quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est. Hoc est etenim vere proprieque catholicum, quod ipsa vis nominis ratioque declarat, quae omnia fere universaliter comprehendit. Sed hoc ita demum fiet, si sequamur universitatem, antiquitatem, consensionem. »
Traduction : « De même, dans l’Église catholique elle-même, il faut prendre le plus grand soin de retenir ce qui a été cru partout, toujours, par tous. Car c’est là proprement ce qui est vraiment et proprement catholique, comme le déclare la force même du nom et la raison de la chose, qui comprend presque universellement toutes choses. Mais cela ne s’accomplira ainsi que si nous suivons l’universalité, l’antiquité, le consensus. »
– Quod ubique (ce qui est cru partout) : L’universalité géographique et temporelle. La foi vraie s’étend à toute l’Église, sans exception locale. Saint Vincent l’illustre au chapitre 3 : face à une « petite portion » schismatique, on préfère « la santé du corps entier à la gangrène d’un membre corrompu » (chapitre 3, numéro 7).
– Quod semper (ce qui est cru toujours) : L’antiquité. Toute innovation est suspecte, car « l’antiquité ne peut être séduite par aucune fraude de nouveauté » (chapitre 3, numéro 7). Cela exclut les doctrines récentes non enracinées dans le passé apostolique. Le développement homogène du dogme est permis et souhaité mais il ne constitue pas de vraie innovation. Commonitorium primum, au chapitre 23 : « ut annis scilicet consolidetur, dilatetur tempore, sublimetur aetate » (afin qu’il se consolide avec les années, s’étende avec le temps et s’élève avec l’âge). Saint Vincent explique le développement légitime du dogme catholique : il doit se consolider avec les années, s’étendre avec le temps et s’élever avec l’âge, mais toujours « in eodem scilicet dogmate, eodem sensu eademque sententia » (dans le même dogme, dans le même sens et dans le même jugement). C’est une croissance organique semblable à celle d’un organisme vivant, sans jamais altérer le sens ni la substance de la foi transmise par les Apôtres.
Dans la crise actuelle de l’Église, ce critère sert surtout à rejeter radicalement toutes les nouveautés après 1964, sans aucune concession à un « développement » dont les modernistes abusent.
– Quod ab omnibus (ce qui est cru par tous) : le consensus. Non pas un consensus purement subjectif, mais l’accord des docteurs et conciles, « ouvertement, fréquemment, persistamment » (chapitre 3, numéro 4). Un seul Père ou une province errante n’emporte pas l’adhésion.
Ce triptyque n’est pas une formule rhétorique, mais une norme logique : il applique le principe thomiste de la certitude par les causes, où l’évidence découle de l’unanimité divine assistée.
- Ce critère comme instrument de discernement de l’infaillible
L’idée centrale est la suivante : le « quod ubique, quod semper, quod ab omnibus » (ce qui est cru partout, toujours et par tous) est un instrument pratique pour savoir ce qui est infaillible, c’est-à-dire protégé par l’assistance du Saint-Esprit contre toute erreur en matière de foi et de mœurs. L’infaillibilité n’est pas un privilège abstrait, mais une grâce concrète au service du dépôt (1 Timothée 6, 20), discernable par ce critère.
D’abord, saint Vincent le présente comme un rempart contre l’erreur : « Quid faciet catholicus Christianus, si pars Ecclesiae a communione universae fidei se absciderit ? » (chapitre 3, numéro 1) (Que fera le chrétien catholique si une partie de l’Église se sépare de la communion de la foi universelle ?). Il répond : adhérer au consensus, car l’infaillible est ce qui unit l’Église en un seul corps (1 Corinthiens 12, 12-27). Théologiquement, cela s’aligne sur la doctrine traditionnelle de l’Église.
- Liens avec la doctrine de l’infaillibilité définie à Vatican 1
Le Concile Vatican 1 (1870) intègre pleinement le Commonitorium. Dans Pastor aeternus (chapitre 4 ; Denzinger-Schönmetzer 3073-3074), on lit :
« Fideli igitur Traditioni a Christianae fidei exordio receptae inhærentes, ad Dei Salvatoris gloriam, catholicae religionis exaltationem, atque Christianorum gentium salutem, sacro probante Concilio docemus et divinitus revelatum dogma definimus : Romanum Pontificem, cum ex cathedra loquitur, idest cum munere suo tamquam Pastoris et Doctoris universorum Christianorum implet, vi supremi apostolicae auctoritatis in fidem et mores doctrine definitae pro universa Ecclesia obligandi viro, per assistentiam divinam ipsi in beato Petro promissam, ea infallibilitate pollere qua divinus Redemptor Ecclesiam suam in definienda doctrina de fide vel moribus instructam esse voluit. »
Traduction : « Adhérant donc fidèlement à la Tradition reçue dès l’origine de la foi chrétienne, pour la gloire de Dieu notre Sauveur, pour l’exaltation de la religion catholique et le salut des peuples chrétiens, avec l’approbation du Concile sacré, nous enseignons et définissons comme un dogme divinement révélé que le Pontife romain, quand il parle ex cathedra, c’est-à-dire quand, dans l’exercice de sa charge de pasteur et de docteur de tous les chrétiens, par vertu de sa suprême autorité apostolique, il définit une doctrine sur la foi ou les mœurs devant être tenue par l’Église universelle, possède, par l’assistance divine qui lui est promise en la personne du bienheureux Pierre, cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que son Église fût pourvue lorsqu’elle définit une doctrine sur la foi ou les mœurs. »
Ici, l’infaillibilité papale est au service de la Tradition : le Pape ne révèle pas de « nouvelle doctrine », mais « religiosum custodiant et fideliter exponant revelationem seu depositum fidei » (Denzinger-Schönmetzer 3070) (ils doivent garder religieusement et exposer fidèlement la révélation divine ou le dépôt de la foi), écho direct à Vincent. Le consensus des Pères – invoqué dans Pastor aeternus (Denzinger-Schönmetzer 3050-3055) – est le critère vincentien appliqué.
Ainsi, Vatican 1 achève ce que Vincent initia : l’infaillibilité est la garantie divine du consensus traditionnel, discernable par quod ubique, quod semper, quod ab omnibus (ce qui est cru partout, toujours et par tous). Depuis la publique hérésie de Paul 6 en 1964, le siège apostolique est vacant et ce critère permet de discerner clairement les nouveautés contraires à la foi.
Conclusion
Le Commonitorium de saint Vincent de Lérins demeure un phare pour l’Église catholique, enseignant que les règles de foi se vérifient par l’universalité, l’antiquité et le consensus. Son triple critère est une règle prudente et un instrument sûr pour identifier l’infaillible : ce qui est cru partout, toujours, par tous, porte la marque de l’Esprit Saint. En ces temps où les nouveautés menacent, rappelons avec saint Vincent : « Adhaerebit antiquitati, quae hodie plane non potest fraudi novitatis seduci » (chapitre 22) (Il s’attachera à l’antiquité, qui aujourd’hui ne peut être séduite par aucune fraude de nouveauté).
Tout ce qui, après 1964, s’écarte de « quod ubique, quod semper, quod ab omnibus » (ce qui est cru partout, toujours et par tous) doit être rejeté comme nouveauté.
Que cette étude fortifie les âmes dans la foi certaine et immuable de nos Pères.
Références principales :
– S. Vincent de Lérins, Commonitorium, texte basé sur l’édition critique (Patrologia Latina 50, 637-686).
– Concile Vatican 1, Pastor aeternus, in H. Denzinger-A. Schönmetzer, Enchiridion symbolorum, numéros 3001-3075 (édition 1967).
– J. B. Franzelin, Over de goddelijke overlevering en de Schrift, Rome, 1882.